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On ne hait pas tant qu'on méprise. On ne hait que son égal ou son supérieur.

Avis sur Par-delà le bien et le mal

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Il faudrait faire une exception pour Descartes, le père du rationalisme (et par conséquent le grand-père de la Révolution), qui ne reconnaissait d'autorité qu'à la seule raison : mais la raison n'est qu'un instrument, et Descartes était superficiel. (n°191)

Quelle force ! Quelle vigueur et surtout quelle sagacité ! Nietzsche interpelle quiconque souhaite appréhender l'époque post-moderne. Faussement accessible, Par-delà bien et mal paru initialement en 1886 - donc tardivement dans la vie "consciente" du philosophe - est, selon l'auteur, une sorte de commentaire de son Zarathoustra. Faussement simple car l'écriture de Nietzsche pour les néophytes est truffées de pièges, de sens caché, de métaphores complexes et d'ambiguïté. Le contresens est facile, l'interprétation fallacieuse aussi. On connait tous plus ou moins les parallèles qui furent établis entre la philosophie de Nietzsche et les délires politico-eugénistes du régime Nazi 40 ans plus tard (sa sœur n'étant pas étrangère à ce détournement honteux). Lire le penseur allemand, c'est accepter l'idée que les races existent mais qu'elles n'ont rien à voir avec la couleur de peau. Pour Nietzsche, la race s'acquiert avec le temps. C'est toute la logique du Surhomme que l'auteur annonce comme un prophète dans toute sa pensée. Pour parodier Beauvoir : on ne naît pas Surhomme, on le devient. Découvrir Nietzsche, c'est aussi comprendre la pensée essentialiste parfois jusqu'à la misogynie. La plume de l'auteur est sauvage, zélée, on sent une certaine forme de virilité fulgurante dans ces aphorismes. Virilité ? Le mot peut paraître fort. Pourtant c'est en lisant Nietzsche que j'ai découvert pour la première fois en philosophie l'éloge de la force, de la Volonté, du puissant, l'éloge de la souffrance inhérente à la condition de l'Homme, l'éloge de la noblesse et de la hiérarchie entre les forts et les faibles et donc du Vivant. Voici un extrait révélateur de l'influence de Tocqueville :

Ce à quoi ils (ndlr : "les niveleurs", selon les mots de Nietzsche lui-même ; les penseurs modernes) aimeraient tendre de toutes leurs forces, c'est la généralisation du bonheur du troupeau dans sa verte prairie, avec pour tout le monde sécurité, absence de danger, bien-être, allègement de la vie ; les deux chansonnettes et doctrines qu'ils entonnent le plus généreusement s'appellent "égalité des droits" et "compassion pour tout ce qui souffre", - et ils tiennent la souffrance elle-même pour quelque chose qu'il faut abolir. Nous, (ndlr: les philosophes de l'avenir) qui incarnons l'inverse, et qui avons ouvert l’œil et la conscience pour voir où et comment jusqu'à présent la plante "homme" a poussé et s'est élevée le plus vigoureusement, nous sommes d'avis que cela s'est produit à tout coup dans les conditions inverses [...] nous sommes d'avis que la dureté, la violence, l'esclavage, le danger dans la rue et dans le cœur, le repli dans la clandestinité, le stoïcisme, l'art de la tentative et de la tentation ainsi que l'astuce diabolique en tout genre, que tout ce qui est méchant, terrible, tyrannique, tout ce qui en l'homme relève de la bête de proie et du serpent sert tout autant à l'élévation de l'espèce "homme" que son contraire [...] (n°44)

L'ouvrage se découpe en plusieurs chapitres, eux-mêmes divisées en aphorismes (296 au total) de tailles diverses. Nietzsche nous affirme que la philosophie occidentale, depuis ces prémices dans l'Antiquité, est une philosophie subjective et morale prisonnière des préjugés. Il n'y a pas de pensée en Occident qui ne soit pas imprégnée de morale religieuse, sacrée. De fait, le philosophe jusqu'à présent, n'a jamais pensé librement. Le fameux - et tant recherché - "esprit libre", débarrassé de toute morale, que nous présente Nietzsche dans la personne du Philosophe de l'avenir est un aboutissement que l'humanité, en ces temps nihilistes, doit atteindre. Il nous dit également que la philosophie est la pensée d'un corps qui pense, donc que toute pensée est fondamentalement autobiographique: "Jusqu’à présent toute grande philosophie fut la confession de son auteur une sorte de mémoires involontaires".

La mission des philosophes de l'avenir consiste à élever le peuple par l'intermédiaire d'une religion non pas comme finalité spirituelle mais comme outil, comme moyen. C'est toute l'ambiguïté de Nietzsche qui se rend bien compte de l'utilité de la religion comme puissant levier d'asservissement des masses grégaires qu'il définit comme des hommes ordinaires, des esclaves. La race supérieure, celle qui parviendra à cet ennoblissement de l'esprit, qui comprendra la nécessité d'aller par delà le bien et le mal, utilisera la religion pour régner sur cette masse nihiliste et soumise (aphorismes n°61-62).

[...] l'ascétisme et le puritanisme sont des moyens presque indispensables d'éducation et d'ennoblissement lorsqu'une race veut triompher de sa provenance plébéienne et travaille à s'élever à la domination future. Aux hommes ordinaires, enfin, à la plupart, qui n'existent que pour servir et pour l'utilité générale et n'ont le droit d'exister que dans cette mesure, la religion donne l'inestimable aptitude à se satisfaire de leur situation et de leur nature, une paix de l'âme multiple, un ennoblissement de l'obéissance, un bonheur et une peine de plus partagés avec leurs semblables et une sorte de transfiguration et d'embellissement, une sorte de justification de tout le quotidien, de toute l'humilité, de toute pauvreté à demi animale de leur âme. (n°61)

Vertigineux, puissant, sans détour sont les mots qui me viennent à l'esprit à la lecture de cet extrait et plus généralement de la pensée de Nietzsche. Ce dernier ne s'embarrasse pas de la bienséance comme vous pouvez le constater. Pour lui, il est clair que tous les hommes ne sont pas fait pour régner, tous les hommes n'ont pas le pouvoir et l'argent comme destiné et qu'il y a des individus ordinaires qui doivent être élevés pour l'obéissance. Nous sommes loin du discours idéologique et mythomaniaque d'aujourd'hui. C'est également une réponse efficace à la question : Pourquoi Nietzsche est-il si rarement abordé à l'école ou à l'université ? Tout simplement parce qu'il conchie l'égalité des droits et les libertés comme on les entend aujourd'hui. C'est à dire une augmentation exponentielle des revendications et des désirs individuels.

Nietzsche est très contradictoire et ambiguë sur son rapport au spirituel, au religieux. Il peut être très virulent envers la religion, cet ouvrage nous en apporte démonstration constante, mais pourtant il nous montre que les futurs philosophes devront nécessairement emprunter la voie religieuse pour faire émerger une nouvelle manière d'entrevoir le monde. Deuxièmement, Nietzsche, de par son écriture, et sa manière d'annoncer le Surhomme puis les philosophes de l'avenir, semble endosser un rôle de prophète. Lui-même utilise un langage très imagé, poétique parfois, bourré de métaphores en tout genre et de jeux de mots astucieux, le tout écrit sous la forme d'aphorisme qui peuvent nous évoquer des versets. N'oublions pas qu'il fut philologue de profession et fils d'un pasteur protestant. Enfin, connu principalement pour sa philosophie annonçant la mort de Dieu et l'avènement de nihilisme, Nietzsche n'hésite pourtant pas à corriger les athées insolents qui se prennent pour des gens supérieurs car ne croyant pas en Dieu :

L'indifférence pratique à l'égard des affaires religieuses, à laquelle l'ont poussé sa naissance et son éducation (ndlr: le "libre penseur", le pendant négatif de l'esprit libre, c'est à dire un penseur moderne se croyant libre mais soumis à la morale), se sublime habituellement chez lui sous forme de circonspection et de propreté effarouchée par le contact avec les hommes et les affaires de religion ; et il se peut que ce soit précisément la profondeur de sa tolérance et de son humanité qui lui commande de se dérober au subtil état de détresse que comporte toute tolérance elle-même - Toute époque a sa propre espèce divine de naïveté, pour l'invention de laquelle elle pourrait susciter l'envie d'autres époques : - et que de naïveté, de naïveté vénérable, puérile et infiniment balourde n'y a-t-il pas dans cette foi du savant en sa supériorité, dans la bonne conscience de sa tolérance, dans l'assurance dénuée de soupçon et simpliste avec laquelle son instinct traite l'homme religieux comme un type de moindre valeur et inférieur, qu'il a dépassé, de très loin, de très haut, lui, le petit nabot plébéien et présomptueux, le besogneux et zélé ouvrier intellectuel et manuel des "idées", des "idées modernes" ! (n°58)

Le philosophe allemand n'en finit pas de nous surprendre déboulonnant avec une force terrifiante le christianisme européen responsable selon lui de la naissance du droit à l'égalité entre les "sublimes avortons", renvoyant dans les cordes son mentor Schopenhauer qui, toujours selon Nietzsche, "[...] jouait véritablement - de la flûte..." et affirmant sa grande admiration pour le peuple Romain antique. Car pour Nietzsche les romains n'étaient pas assujettis à la morale de l'amour du prochain ni aux vertus affiliées.

Certaines pulsions fortes et dangereuses, comme la soif d'initiative, la folle audace, la passion de la vengeance, l'astuce, la rapacité, le despotisme, qu'il fallait jusqu'alors non seulement honorer en raison de leur utilité pour la communauté [...] mais encore cultiver et élever avec vigueur font désormais éprouver leur caractère dangereux avec une intensité redoublée - maintenant que les conduits d'évacuation font défaut - et peu à peu, elles se voient stigmatisées comme immorales et livrées en pâture à la calomnie. (n°201)

Il y a dans la pensée de Nietzsche un éloge de l'élitisme construite parallèlement à une déconstruction de la médiocrité. Tout le monde ne peut accéder aux honneurs pour lui, c'est une évidence. Les masses sont le symbole des communautés grégaires et spirituellement inférieures cherchant en vain les hommes distingués, ceux qui sortent du troupeau pour démarrer une chasse aux sorcières comme jadis. Surtout pour mieux les fustiger. Le mépris pour la réussite n'a jamais été aussi actuel notamment en France.

[...] la mentalité équitable, modeste, qui rentre dans le rang, qui recherche la conformité, la médiocrité des désirs accède aux désignations morales et aux honneurs moraux. [...] et désormais toute sévérité, même en matière de justice, commencer à troubler les consciences ; une noblesse et une responsabilité envers soi-même élevées et dures sont presque blessantes et éveillent la méfiance, "l'agneau", plus encore "le mouton" gagnent en considération. (n°201)

Difficile de faire plus contemporain ! Qui ne voit pas en filigrane le dégoût d'aujourd'hui pour les élites et les gens riches au profit des pauvres, souvent jugés vertueux et non responsables de leur misère ? Qui ne fait pas le parallèle avec la propension, au XXIe siècle, qu'ont les foules à justifier, compatir avec les coupables au détriment des victimes : la logique de déresponsabilisation et cette peur de punir dans un pays égalitaire qui a fondé sa société sur les Droits de l'Homme. Pour Nietzsche, "le mouvement démocratique constitue l'héritage du mouvement chrétien". La démocratie est, pour l'auteur - dans une formule absolument remarquable -, "l'absurdité du plus grand nombre [...]".

Nous qui confessons une autre foi -, nous qui tenons le mouvement démocratique non seulement pour une forme de décadence de l'organisation politique, mais pour une forme de décadence, c'est-à-dire de rapetissement de l'homme, pour sa médiocrisation (néologisme de l'auteur) et l'abaissement de sa valeur : à quoi devrons-nous avoir recours, avec nos espérances ? À des philosophes nouveaux, il n'y a pas d'autre choix [...]

Le plus complexe lorsqu'on lit Nietzsche, et plus particulièrement Par-delà bien et mal, c'est d'arriver à saisir l'auteur, sa pensée globale pour la faire rentrer dans des cases prédéfinies. Franchement, c'est impossible. Il est insaisissable. Vous pouvez alterner d'un aphorisme à l'autre d'une critique du christianisme sous sa forme traditionnel et politique à un aphorisme méprisant les socialiste et les anarchistes se réclamant de la formule "ni dieu ni maître" (n°202). D'un aphorisme tournant en ridicule les hommes faisant preuve de "patriotardise" (nouveau néologisme méprisant de Nietzsche pour désigner les patriotes, Dieu sait que c'est d'actualité en Europe à la fin du XIXe siècle), lui le fervent défenseur de l'européanisme. (n°241) Insaisissable ! On veut lui prêter certaines idées et horreurs les plus immondes du XXe siècle alors qu'il est impossible de les justifier dans le corps du texte. En revanche, Nietzsche opère une certaine réévaluation de la méchanceté en montrant que "le pires choses" ne furent jusqu'à présent que "les mieux calomniées". L'auteur n'hésite pas à réévaluer des "passions" tenues en piètre estime par la morale chrétienne, comme la méchanceté, la cruauté ou l'égoïsme car pour Nietzsche, l'homme n'est pas plus responsable de ce qu'il fait de ce qu'il est.

Après lecture, je me suis retrouvé interloqué. Coincé entre l'admiration pour cette pensée virile et originale d'un point de vue philosophique (surtout par les temps qui courent) mais aussi dubitatif. Peut-on réellement vivre dans un monde sans morale ? À part dans un monde de psychopathes, je ne vois pas ! À vos commentaires, si vous avez des idées ou des bribes de réponses.

Pour conclure, je suis ravi d'avoir approfondi mes connaissances sur l'oeuvre magistrale de Nietzsche que je découvre de plus en plus subtile et insaisissable. Cette lecture approfondie de Par-delà bien et mal traduite, préfacée et annotée par Patrick Wotling, est essentielle pour tous ceux qui souhaitent appréhender la pensée complexe du philosophe allemand souvent reprise à des fins odieuses pour justifier un peu tout et n'importe quoi. Écriture très imagée, poétique parfois, jouant avec la langue et les mots comme aucun autre, Nietzsche déploie son raisonnement avec une énergie déstabilisante et salutaire.

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