Lost generation

Avis sur Paris est une fête

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C’est ce que vous êtes. C’est ce que vous êtes tous, dit Miss Stein. Vous autres, jeunes gens qui avez fait la guerre, vous êtes tous une génération perdue.

C'est en ces termes que Gertrude Stein, écrivain, imprésario, collectionneuse, mondaine renommée vivant à Paris, qualifie Hemingway et ses comparses.

Une génération qui tâtonne, qui erre, jusqu'à se perdre dans la fête et l'alcool. Paris est une fête, mais une fête qui se termine en gueule de bois, et qui doit se terminer ainsi, pour ne pas trop penser.

Le déjeuner froid fourni par l’hôtel de Lyon était merveilleux et consistait en une excellente volaille rôtie et truffée, un pain délicieux et du mâcon blanc ; et Scott se montrait particulièrement heureux de tâter de ce mâcon à chacun de nos arrêts. A Mâcon, j’achetai quatre bouteilles supplémentaires d’excellent vin que je débouchai au fur et à mesure de nos besoins. Je ne suis pas sûr que Scott eût jamais bu du vin au goulot auparavant et cela le rendait excité comme s’il avait traîné dans les bas-fonds ou comme l’est une fille qui nage la première fois sans maillot.
(...)
En Europe nous considérions alors le vin comme un aliment normal et sain et aussi comme une grande source de bonheur, de bien-être et de plaisir. Boire du vin(...) c'était aussi naturel que de manger, et quant à moi, aussi nécessaire, et je n'aurais pu imaginer prendre un repas sans boire du vin, du cidre, ou de la bière. J'aimais tous les vins, sauf les vins doux ou de dessert, et les vins très épais...

C'est aussi le livre, bien entendu, d'une errance magnifique dans Paris. L'intelligentsia américaine qui vogue de rade en rade, en compagnie des vieux poètes maudits français et de peintres encore en devenir. Nous découvrons avec Hemingway, très jeune à l'époque, les délices de la capitale des arts et des lettres, la vocation artistique aussi, bien entendu et le portrait de tout un tas de truculents personnages, parfois très connus comme Scott Fitzgerald, comme Gertrude Stein.

Mais Paris était une très vieille ville et nous étions jeunes et rien n’y était simple, ni même la pauvreté, ni la richesse soudaine, ni le clair de lune, ni le bien, ni le mal, ni le souffle d’un être endormi à vos côtés dans le clair de lune.

Le style d'Hemingway est mélancolique, entre le rire et les larmes, entre la misère et le luxe, sans cesse oscillant, comme l'écrivain en devenir qu'il était et qui tâtonne. Il s'émerveille d'un rien et boit comme un trou. Mais il est, déjà, comme il le sera toute sa vie, sans illusions. Il jette un regard distancié, presque désabusé à ses contemporains, comme un peintre ferait le portrait noir et blanc ou sépia de personnages car il est essentiellement le spectateur du récit.

En ce temps là, nous n’avions aucune confiance en quiconque n’avait pas fait la guerre, mais ne faisions jamais non plus entièrement confiance à personne (...)

A la manière d'un peintre, il dresse des portraits, compose des saynètes. Son récit ne semble pas suivre une chronologie. Il s'agit d'une suite d'images, où il tente de recomposer une époque - car lorsque Hemingway écrit ses lignes, il est déjà très loin dans le temps et l'espace de Paris (en 1957).

Peut-être, loin de Paris, pourrais-je écrire sur Paris, comme je pouvais écrire à Paris sur le Michigan.

Ce n'est pas un hasard si ce portrait un peu pointilliste, par touche successive, d'une ville, de ses cafés, avec en tête le Clos des Lilas et les cafés du boulevard du Montparnasse, mais aussi les plus chics estaminets de Saint-Germain, et des visages qui la peuplaient, se réfère à tant d'autres oeuvres comme Ulysse de James Joyce qui marqua profondément la littérature de l'époque et qui explore justement la conscience, le souvenir, l'impression. Paris ici a des allures de grand théâtre où se pavanent des artistes en quête de gloire et souvent dans la désillusion. Le récit est parfois loufoque, truculent, plein de tendresse mais un peu cynique, aussi.

Je rentrai dans la chambre où Scott était toujours étendu, comme dans sa tombe, sculpté tel un monument à sa gloire, les yeux clos, et respirant avec une dignité exemplaire. En m'entendant entrer dans la pièce, il parla : "vous avez le thermomètre ?" Je m'approchai de lui et posai la main sur son front ; il n'était pas aussi froid que la tombe, mais il était frais et sec.

Pourtant, derrière l'errance dans Paris, je l'ai dit, c'est l'écrivain en devenir. Paris est l'écrin de l'écriture. C'est la ville des arts et des lettres, et le passage obligé pour tout jeune écrivain, même américain, de l'époque. Hemingway, de ces jeunes années parisiennes, tirera la sève de son oeuvre à venir.

Les tableaux de Cézanne m’apprenaient qu’il ne me suffirait pas d’écrire des phrases simples et vraies pour que mes œuvres acquièrent la dimension que je tentais de leur donner. J’apprenais beaucoup de choses en contemplant les Cézanne mais je ne savais pas m’exprimer assez bien pour l’expliquer à quelqu’un. En outre, c’était un secret.

Il est devenu écrivain dans les cafés, entre deux verres de rouge, à rire jaune avec Fitzgerald et tant d'autres.

Il voulait me faire lire son nouveau livre, Gatsby le Magnifique, aussitôt qu’il aurait récupéré l’unique exemplaire qui lui restait et qu’il avait prêté à quelqu’un. A l’entendre parler de cette œuvre, il était impossible d’imaginer à quel point elle était réussie, sauf qu’il manifestait envers elle la pudeur que tous les auteurs un peu imbus de leur personne ressentent quand ils ont écrit une très belle œuvre.

A moitié pauvre, ivrogne, résigné, Hemingway, est déjà ce qu'il sera plus tard, sauf qu'il est encore effacé, indéfini, qu'il tâtonne. Son récit, essentiellement, descriptif, où il est le plus souvent amené à ne prendre aucune décision, où il se laisse porter de soirées en soirées, de bistrots en cafés, où parfois il explore la campagne française, ou d'autres villes, notamment une escapade avec Fitzgerald dans les bouchons lyonnais à la recherche d'excellentes volailles rôties, où il s'émerveille de toutes les viandes, les vins, les spécialités, où il est charmé de tous les monuments, chaque scène devenant extraordinaire, comme celle où Fitzgeral se saoule et ne tenant l'alcool, se retrouve alité et refusant de se faire soigner par snobisme par un médecin de province veut rentrer à Neuilly, ou encore, inquiet de la taille de son sexe suite à une remarque désobligeante de sa femme Zelda, regarde les nus du Louvre pour se rassurer. Là où elles seraient banales dans la plume d'un autre, les scènes sont d'une rare vivacité, grâce à un style direct épuré qui parfois sombre dans la poésie mélancolique.

Parfois d’ailleurs les lourdes pluies froides le faisaient battre en retraite et il semblait qu’il ne viendrait jamais et que ce serait une saison de moins dans votre vie. C’était le seul moment de vraie tristesse à Paris car il y avait là quelque chose d’anormal. Vous vous attendez à être triste en automne. Une partie de vous-même meurt chaque année, quand les feuilles tombent des arbres dont les branches demeurent nues sous le vent et la froide lumière hivernale ; mais vous savez déjà qu’il y aura toujours un printemps, que le fleuve coulera de nouveau après la fonte des glaces. Aussi, quand les pluies froides tenaient bon et tuaient le printemps, on eût dit la mort inexplicable d’un adolescent.

Reste le portrait de Paris, personnage principal bien entendu de ce récit autobiographique semi-fantasmagorique, où l'auteur semble toujours revenir comme attaché à cette ancre, malgré ses pérégrinations à travers l'Europe. Reste aussi le portrait d'une génération, d'un art de vivre à la Française qu'on a érigé en modèle après les attentats de Charlie. L'âme de Paris, oui, respire entre ces lignes, toutes ses merveilles et tous ses vices. Pour les parisiens, la ballade évoquera forcément des choses, de la Shakespeare Compagnie à Montparnasse, pour les amateurs de littérature aussi, d'Ezra Pound à Blaise Cendras. La ville dépeinte par Hemingway existe toujours, ses cafés, ses commerces sont encore là. On peut le suivre, à la trace. Son récit est vivant, intact. L'écriture ici a des allures cartographiques.

Paris est peut-être la seule capable d'exprimer le sentiment d'une génération ravagée par la guerre et la désillusion mais jeune et pleine de promesse, une génération qui croit sans y croire, une génération perdue.

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