Mais nous autres tous les quatre nous n’avons pu nous arranger d’aucune place.

Avis sur Partage de midi

Avatar Thomas Malfray
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Rédiger une critique du Partage de midi ? Ca va être compliqué mais je tiens à partager l'extrême bonheur qu'a été de lire cette pièce. Pour faire simple, on se trouve avec 4 personnages plus ou moins importants qui forment un espèce de carré amoureux et qui partent en Asie. Le premier acte se déroule sur le paquebot, le deuxième dans un cimetière de Hong-Kong, et le troisième dans une maison minée assaillie par des révolutionnaires.

Attention, je ne me retiens pas sur l'intrigue et vous préviens qu'il y aura à coup sûr des spoilers.

On est d'abord "au milieu d'une mer absurde" où les personnages se (re)découvrent. On trouve d'abord Ysé qui est avec son mari De Ciz et ses enfants. Sur le bateau, elle retrouve un de ses amants de jeunesse, le bel Amalric, grand homme barbu qui se donne totalement à elle et qui rêve de grand amour. Elle va ensuite voir le sombre Mesa, souhaitant quitter l'humanité dans laquelle il ne se reconnaît pas, tourné vers une quête de sens métaphysique.

Les hommes se retrouvent constamment dans une espèce de lutte avec Ysé. En effet, dans chacune des "scènes" (pas au sens théâtral puisqu'il n'y a que des actes) où Ysé se trouve seule avec l'un d'entre eux, ils se pavanent d'être, à la manière des grands guerriers, victorieux et conquérants de la belle et indomptable Ysé.

Par ailleurs, on peut noter une évolution temporelle et relationnelle dans chacun des actes. On se trouve, comme je l'ai dit, d'abord sur le paquebot qui quitte l'Europe pour se diriger en Asie (chacun a y faire) où Ysé est d'abord mariée avec De Ciz; puis on se trouve dans le cimetière Hongkongais dans lequel De Ciz lui indique qu'il doit partir pour faire des affaires (un peu sombres) et dans lequel elle déclare son amour fort et puissant pour Mesa; et enfin nous sommes dans une maison dans laquelle elle vit avec Amalric (qu'elle dit ne pas aimer mais avec qui elle reste par devoir) après avoir vécu une année avec Mesa (et dont elle eut un enfant).

Bien que chacun des hommes soit amoureux d'elle, aucun ne semble vraiment la comprendre ("Entre l’homme et la femme; les questions ne sont pas posées." / "Un homme ça ne connaît pas plus sa femme que sa mère"). Seul Mesa, lorsqu'il se donne totalement à elle à la fin de la pièce, semble alors être pleinement aimé par Ysé.

La tension amoureuse entre les personnages est hautement importante, les personnages se déchirent et se détruisent les uns les autres (tant en terme physique [Mesa/Amalric] que psychologique). On voit l'amour triompher sur tout. En effet, après avoir fait son cantique, Mesa semble totalement perdu et abandonné. Arrive alors Ysé, "hypnotique", qui se donne à lui puisque lui n'a plus rien d'autre qu'elle.

Mais le plus beau dans cette pièce, c'est avant tout la magistrale écriture de Claudel, sublime croisement entre une poésie rimbaldienne (importance du soleil par exemple) et un théâtre tragique. En effet, le style peut paraître dur, mais c'est un tel plaisir de lecture ! Cette "prose" (enfin ces vers libres) poétique se marie parfaitement avec la tension amoureuse de ces personnages avec leur quête du grand amour ou de la grande quête de sens.

Je mets ici quelques citations afin que vous puissiez les apprécier :

“Tout est horriblement pur. Entre la lumière et le miroir
On se sent horriblement visible, comme un pou entre deux lames de verre.”

“Ce n’est point le temps qui manque, c’est nous qui lui manquons”

“Mais nous autres tous les quatre nous n’avons pu nous arranger d’aucune place.
Nous voilà ballants sur ce pont de bateau, au milieu d’une mer absurde !”

“Mais tout amour n’est qu’une comédie
Entre l’homme et la femme; les questions ne sont pas posées.”

“Est-ce qu’une parole, elle peut se comprendre soi-même ? mais afin qu’elle soit,
Il faut un autre qui la lise. O la joie d’être pleinement aimé ! ô le désir de s’ouvrir par le milieu comme un livre !”

“Un homme, Ca ne connaît pas plus sa femme que sa mère.”

“je cueille ton coeur sans que tu saches comment.”

“et je sais ce que Vous avez enduré sur votre croix, dans ton Coeur, Si vous avez aimé chacune de nous Terriblement comme j’ai aimé cette femme, et le râle, et l’asphyxie, et l’étau !”

“C’est ainsi Mesa, que je vois ton âme
Par le moyen de ma propre âme
Même, toutes les pensées qu’elle produit,
Et par pulsation même de ma vie ce mouvement par qui tu existes.”

“Notre temps qui bat, le temps ancien qui s’achève,
La machine qui est au-dessous de la maison, et il ne reste que peu de minutes, le temps même
Qui s’en va faire explosion, dispersant cet habitacle de chair.”

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