Espérance désespérée ?

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L'argument du pari est explicitement adressé par Pascal au libertin, à l'incroyant pour tenter de le convaincre des bienfaits du christianisme, tout en respectant totalement la liberté de choix de son interlocuteur.
Je voudrais tenter de montrer que cet argument, peut-être Pascal se l'adresse-t-il aussi à lui-même, pour contrecarrer les ravages du doute universel qui le taraude.

Le doute pascalien : c'est quand même autre chose que le doute "méthodique" cartésien.

Pour le dire vite, Descartes doute de tout, sauf de ce dont il est certain dès le départ et qu'il retrouve bien sûr à l'arrivée. Le doute cartésien est délibéré, est l'effet de la volonté d'un moi supposé tout puissant, car rationnel. Et comme Descartes lie physique et métaphysique, le voilà qui invente un Dieu qui préfigure la déesse Raison d'un Robespierre.

C'est pas Pascal qui décide de douter, c'est le doute qui étreint Pascal. Probablement jusqu'à une forme d'angoisse à la limite du supportable, dont le grand homme ne se plaignit pourtant jamais.

Où passe le doute pascalien, la certitude ne repousse pas. C'est cette capacité à tout remettre en cause qui fait de lui le plus grand génie mathématique de tous les temps, Descartes ne lui venant qu'à la cheville, et l'autre génie, à savoir Leibniz, étant son continuateur et son disciple (développement du calcul infinitésimal etc.).

Mais il y a quand même une objection à tout ça : Pascal déclare à plusieurs reprises dans les "Pensées" ou dans le "Traité du vide" réserver le libre examen au seul domaine scientifique, appliquant rigoureusement le principe d'autorité à la théologie et aux Pères de l'Eglise.

La question qui se pose serait : qu'est-ce que Pascal met sous le mot "théologie" ?

"Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher" : et si la théologie avait parfois des airs de famille avec la philosophie, cette sage maxime resterait-elle vraie ? Peut-être.

A considérer le statut ambivalent que Pascal accorde à la Raison, source à la fois de la grandeur et de la misère de l'Homme, on peut douter qu'il soit emballé par la théologie rationnelle, ou du moins par la partie rationnelle de la théologie, par exemple la preuve ontologique de l'existence de Dieu de Saint Anselme, très logiquement reprise par Descartes.
De plus, accorder réellement du crédit à la théologie rationnelle l'amènerait à se montrer dogmatique vis-à-vis du libertin : or, l'argument du Pari est aux antipodes du dogmatisme.

Dieu parle au cœur, pas à la raison, telle est l'intime conviction du grand penseur.

Le cœur : voilà qui implique une expérience de l'ordre du mystique dans la rencontre de chacun avec Dieu. On sait que cette rencontre, Pascal l'a faite "l'an de grâce 1654, lundi 23 novembre... depuis environ dix heures et demie du soir jusqu'à minuit et demi... Certitude, certitude, sentiment de joie, paix... Père juste... je t'ai connu. Joie, pleurs de joie... Jésus-Christ je m'en suis séparé, je l'ai fui, renoncé, crucifié. Que je n'en sois jamais séparé. Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Évangile..."

N'ayant pas connu une telle expérience et n'étant pas croyant, je vais me permettre de dire ce que j'en pense, vu de l'extérieur.
Une telle rencontre, sans nul doute bouleversante, n'est certainement pas transmissible, communicable, au moins directement : elle exclut donc d'elle-même tout dogmatisme et tout prosélytisme.

Elle est personnelle : ici, c'est Blaise Pascal et nul autre, qui la vit.

Je suppose que l'on peut parler de "grâce" à son sujet. Jusqu'aujourd'hui, cette notion de grâce me mettait mal à l'aise : j'avais l'impression que le catholicisme cherchait à créer un nouveau peuple élu pour remplacer l'ancien. Et je crois avoir compris que pas du tout, que la grâce est universelle, que Dieu l'accorde à quiconque fait un pas, fût-il minime, dans sa direction.

Universalité : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. » (Galates, 3)

Cette expérience permet-elle de dépasser le doute omniprésent ? Dans l'instant (ici la nuit du 23 novembre 1654), très certainement. Dans l'après-coup probablement pas. Le retour à la vie terrestre est aussi un retour à la raison, et qui dit raison dit doute, mais peut-être le travail de sape du doute s'opère-t-il différemment, sans grand espoir de succès.

Alors, s'il est vrai que jamais Pascal ne s'endormit dans la quiétude des certitudes, on comprend que cet argument du pari, il se l'est peut-être adressé à lui-même autant qu'au libertin, et avec autant de bienveillance dans les deux cas.

Pascal est l'inventeur de la théorie des jeux : un jeu où si tu perds, tu perds rien, et si tu gagnes, tu gagnes l'infini, c'est plutôt sympathique, non ?

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