De la chevalerie à la mystique

Avis sur Perceval ou le Conte du Graal

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Ce roman constitue l'un des sommets de la littérature occidentale. Il touche si fort certaines fibres hypersensibles de l'émotionnel et de l'imaginaire que l'on n'en sort pas indemne.

Le roman est inachevé; nul ne sait si Chrétien de Troyes avait l'intention de faire réussir la quête du Graal par Perceval. D'où le grand nombre de "continuations" qui ont été rédigées par d'autres auteurs après la mort de Chrétien de Troyes, pour combler un vide aussi criant. La fin du roman de Chrétien est occupé par les aventures, somme toute classiquement chevaleresques, de Gauvain.

Perceval, innocent et vierge au fond de sa forêt et de son enfance, fait mourir de chagrin sa mère en la quittant. Sa mère ne peut donc plus le maintenir dans la pureté originelle, et c'est cette quête de la pureté retrouvée qui va soutenir l'action de Perceval, jusqu'à ce que l'ermite l'ait absous de ses péchés.

Dans sa primitivité sans éducation, Perceval ressemble parfois à un rustre, à un fou errant, tel le Fou du Tarot. C'est à ce coeur pur qu'est réservée la vision du Graal (objet mal défini qui concentre en soi le Désir humain): aux innocents les mains pleines ! Mais, à cause de son péché originel (la mort de sa mère), Perceval ne peut saisir l'occasion de triomphe qui lui est offerte. Ainsi, Perceval représente-t-il l'humanité, à qui le Paradis Terrestre a échappé en raison du Péché Originel.

La deuxième faute de Perceval est l'une des plus célèbres de toute la littérature occidentale: voir la Lance qui saigne et le Graal, et ne pas oser poser des question à leur sujet. Comment une simple attitude de discrétion, voire de politesse, peut-elle avoir engendré une sorte de séisme mystique dans la culture occidentale ? Rien à voir, et de loin, avec le crime difficilement pardonnable qui est d'avoir fait mourir sa mère de chagrin !

Et pourtant, c'est cette faute-là qui obsède l'esprit occidental jusqu'à nos jours. Vous trouvez que j'exagère ? Je peux vous citer nombre d'individus et de groupes que la quête du Graal fait toujours rêver et agir ! C'est que le Graal, christianisé ensuite comme étant le récipient qui a recueilli le sang du Christ (voir les romans de Robert de Boron), est avant tout l'instance passive de l'inconscient avec laquelle on peut difficilement communiquer. Si l'inconscient est structuré comme un langage, il ne s'ensuit pas qu'il parle le même langage articulé que nous.

L'autre scène, complètement énigmatique si on en reste à une lecture superficielle du roman, est la célèbre contemplation par Perceval de trois gouttes de sang sur la neige, contemplation qui l'absorbe anormalement.

Avec le thème du Roi Malade et du Royaume maléficié, on n'est pas loin de l'iconographie alchimique.

C'est pourquoi la quête de Perceval n'apparaît comme chevaleresque qu'en peu d'occasions: peu de combats, peu de duels, très peu de jeunes filles à secourir. Dans ce roman, ce serait plutôt le rôle de Gauvain.

Comme c'est souvent le cas chez Chrétien de Troyes, la chronologie des évènements est justiciable d'une lecture chrétienne: Perceval est rappelé à ses devoirs de chrétien le Vendredi Saint. Il doit donc faire pénitence, et il est absous de ses péchés le jour de Pâques - date de résurrection par excellence.

Si l'on ajoute qu'à cette occasion lui est révélée la fonction mystique du Graal - nourrir d'une hostie le père du Roi Pêcheur - on admettra que le basculement du thème chevaleresque vers l'accomplissement chrétien est bien amorcé chez Chrétien de Troyes.

Loin des exigences maniaques de notre raison, arc-boutée contre l'invraisemblance et l'énigme insoluble, laissons-nous porter par les images charriées par le texte. Elle résonneront d'autant mieux que nous garderons le silence - comme celui de Perceval devant le Graal.

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