L’âme, ou ce qu’il y a de divin en chaque homme

Avis sur Phédon

Avatar Marius Jouanny
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Il y a plus de 2500 ans, Socrate fut condamné à mort à 70 ans par l’aristocratie athénienne pour « corruption de la jeunesse et discours calomnieux ». Celui qu’on reconnaît comme le premier maître de la philosophie antique n’a pourtant laissé aucun écrit, et aura passé sa vie à se dresser contre l’ignorance et la présomption des faux érudits de son temps. S’étant lui-même retiré de la vie politique depuis longtemps, il avait rapidement compris que la manière la plus efficace et (relativement, car il en est mort) moins dangereuse de défendre la vertu et la justice était encore de discuter avec chaque personne se prétendant sage pour juger de sa véritable valeur d’esprit. BHL, face à Socrate, aurait certainement souffert plus que d’une tarte à la crème : d’une grande leçon d’humilité et d’humanisme. Tout cela, le philosophe l’accomplit sans prétendre lui-même à la sagesse et la reconnaissance, il vivait dans la plus grande pauvreté et n’exigeait rien de ses nombreux disciples. Dernière partie de la trilogie écrite par Platon et consacrée à la mort de Socrate, ce « Phédon » est d’une bien autre ambition que ses deux prédécesseurs « Apologie de Socrate » et « Criton ». Relatant les derniers moments de la vie de Socrate, dans sa prison à débattre avec ses amis et disciples avant de boire le poison qui l’enverra dans l’Hadès, le dialogue expose ni plus ni moins que l’essence même de la philosophie platonicienne.

Procédant comme d’habitude par un raisonnement rigoureux, Socrate développe l’éternelle dualité entre le corps et l’âme, en démontrant que la perfection ne peut être atteinte qu’après la mort. En effet par l’exercice de la raison le philosophe s’efforce de se détacher du corps pour ne se fier qu’à son esprit : les sens comme la vue et l’ouïe sont alors trompeurs et superficiels, tout comme la recherche du plaisir. Mais l’esprit étant prisonnier du corps, ce n’est que par la mort que le philosophe trouve une délivrance et un repos complet. Socrate vivant ses dernières heures, on pourrait y voir un moyen pour lui d’adoucir l’attente de l’exécution en s’auto-persuadant d’une vie après la mort. L’idée pourrait d’ailleurs paraître désuète, surtout depuis la réhabilitation des sens entamée déjà à l’époque par Epicure puis par des philosophes comme Merleau-Ponty à notre époque, mais chaque paragraphe déploie des arguments métaphysiques non dénués de sens et d’exemples concrets, bien au contraire.

L’idéalisme de Platon exhorte peut-être chaque homme à une castration du corps, mais d’autre part à une prise de recul sur une définition strictement biologique, anatomique et mathématique du monde. Pour un philosophe dont l’école avait pour slogan : « nul n’entre ici s’il n’est géomètre », cela montre finalement une grande ouverture d’esprit, ne se cantonnant pas seulement au savoir scientifique ou à la recherche de la vérité mais aussi notamment à l’appréciation du Beau. Le dialogue permet aussi plus que jamais dans les écrits de Platon une lucidité à toute épreuve, puisque chaque argument de Socrate est contrecarré, nuancé par ses disciples jusqu’à ce que Socrate reprenne la parole pour approfondir son étude. La lecture d’un seul bloc de ces 80 pages particulièrement dense relèverait presque du trip psychédélique tellement les images apportées en renforts des arguments relèvent parfois du surréalisme le plus abstrait, et la déambulation des idées s’enroulent avec une grâce hypnotisante et jamais aboutie. Personnellement, je recommande une pause par heure pour rafraîchir la cervelle.

Nous voilà en tout cas peut-être devant une des plus belles réflexions sur la mort et l’immanence de l’âme : c’est de loin l’écrit de Platon le plus exigeant et complexe qu’il m’a été de donné de lire, avec quelques passages fastidieux et une logique du salut de l’âme élitiste qui ne me plaît pas complètement, mais avec aussi quelques traits de génie. Le portrait que brosse Platon de son maître et ami Socrate est certainement idéalisé et tient plus du mythe que de la réalité, mais qu’importe : l’esprit prévaut, lui et les errances de la réflexion, qui mènent souvent aux jardins les plus somptueux.

Ma critique de l'essai "Le Banquet" : http://www.senscritique.com/livre/Le_Banquet/critique/61560353

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