« La propriété c'est le vol » — Oui, mais pourquoi au juste ?

Avis sur Qu'est-ce que la propriété ?

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Proudhon est l'un des penseurs avec lequel je me sens, pour l'instant en tout cas, le plus en accord. Cependant, si je suis la logique de notation que j'ai déjà établie auparavant pour d'autres ouvrages de philosophie ou d'idées — à savoir, critiquer par rapport à ce qu'ils apportent pour notre époque —, je ne peux donner à Qu'est-ce que la propriété ? une très bonne note.

Il s'agit, en effet, d'un ouvrage de jeunesse de Proudhon qui témoigne d'une pensée tout juste en train de naître. Proudhon n'est pas de ces penseurs figés dans leurs idées : celles-ci ont beaucoup évolué au cours de sa vie, puisqu'il passait son temps à questionner sa pensée, à se demander si ce qu'il pensait était réellement juste et, surtout, viable et réaliste. Cette réflexion l'a amené à mettre beaucoup d'eau dans son vin, à prendre conscience aussi que ses aspirations personnelles ne suffisaient pas à justifier une théorie sociale devant convenir à l'ensemble d'une société — combien d'auteurs pratiquent réellement cette démarche ? De fait, l’œuvre finale de Proudhon est bien éloignée de celle, enfantine, d'un anarchisme utopique et idéaliste, tel que ce courant a fini par se cristalliser jusqu'à aujourd'hui ; il s'agit d'une pensée adulte, mature, réaliste, modérée et, surtout, extrêmement pragmatique. Ce qui ne l'empêche pas, cela dit, de rester nettement « révolutionnaire » par rapport à nos propres conceptions — suffisamment pour paraître au premier abord étrangère au tout-venant (puisque celui-ci est spontanément plus proche de l'irénisme niais des nanarchistes d'aujourd'hui que du pragmatisme terre-à-terre de Proudhon, qui serait jugé de « pessimiste »).

De fait, je trouve réellement problématique la surexposition que reçoit ce livre comparativement au reste de l’œuvre de Proudhon. Bien sûr, ce succès n'est pas fruit du hasard : c'est dans Qu'est-ce que la propriété ? qu'il déclare sa fameuse sentence, « la propriété, c'est le vol ! » Encore est-elle très largement mal comprise, ou invoquée n'importe comment en commettant des contre-sens grossiers, souvent pour légitimer un idéalisme utopique qui n'était déjà pas à cette époque de l'avis du pragmatique paysan franc-comtois. Cela dit, ses contemporains eux-mêmes ne cessaient d'interpréter de travers cette expression, attribuant à Proudhon des idées qu'il n'avait pas.

Il est donc important de resituer ce livre dans le contexte qui était le sien. Proudhon, en effet, souhaite dans ce mémoire s'attaquer aux différentes théories sur la propriété les plus connues de son époque, pour en critiquer la teneur. Pour faire bref, celles-ci postulaient le droit à la propriété comme étant « naturel » — nous sommes là dans la tradition du jus naturale propre à la pensée des Lumières (Locke, Rousseau), à la quelle on doit notamment les Droits de l'homme. Pour justifier ce droit naturel à la propriété, les juristes de l'époque donnaient surtout deux arguments : soit celui de l'occupation première (une propriété appartient à son premier occupant), soit celui de l'exploitation (un terrain appartient à quelqu'un parce qu'il l'exploite — argument par ailleurs fort commode pour piquer des terres aux peuples primitifs dans le cadre de la colonisation). Proudhon balaie simplement ces arguments en affirmant que le droit naturel n'existe pas, que la propriété n'est qu'une convention juridique.

Ce débat a-t-il encore une actualité ? En tout cas, cette démarche de pensée a sans doute toujours un intérêt aujourd'hui, puisque notre époque demeure largement régie par le droit naturel. Cela dit, on remarquera que Proudhon ne va pas jusqu'au bout de sa réflexion dans ce livre, puisqu'il croit encore en des inepties comme l'égalité naturelle ou autres choses (sur lesquelles il reviendra plus tard de façon plus critique) ; ce qui lui permet cependant d'aborder l'autre partie de son ouvrage.

Il souhaite en effet démontrer en quoi la propriété « est impossible ». Mathématiques à l'appui, il montre en effet quels inconvénients pose à long terme la propriété. Parmi ceux-ci, en s'appuyant sur l'exemple historique de Sparte, il montre que la propriété, même si établie équitablement pour tout le monde au départ, finit nécessairement par exclure au fil des successions ou des mésaventures personnelles une partie des citoyens pour donner naissance à une élite de propriétaires détenant de vastes domaines dont sont exclus d'autres (à Sparte, en effet, de nombreux citoyens s'étaient retrouvés dépourvus à l'époque classique de suffisamment de terre pour justifier leur statut de citoyen). Ce que reproche donc essentiellement Proudhon à la propriété, c'est d'une part qu'elle contrevient au principe d'égalité naturelle, et d'autre part son manque de stabilité.

Quelle valeur accorder aujourd'hui à cet argument ? Il faut en fait le restituer dans la perspective de l'auteur : à son époque, en effet, les développements de la science laissaient apercevoir pour les contemporains une possibilité de définir une théorie scientifique de la société ; une théorie mesurée, calibrée par les outils scientifiques qui permette l'établissement d'une société éclairée, débarrassée des obscurantismes antérieurs dus à un défaut de connaissance scientifique des peuples d'alors. Une telle société, puisqu'elle serait parfaite, serait naturellement à jamais immuable. Donc si la propriété cause une instabilité sociale, c'est qu'elle est imparfaite et ne répond donc pas à une organisation scientifique de la société... Bien sûr, l'idée-même d'une organisation scientifique de la société est une ineptie sans nom, un obscurantisme typique des Lumières — ce qui n'empêche pas par ailleurs d'encore irriguer quelque peu les réflexions d'aujourd'hui. Mais Proudhon était bien trop fin pour y croire longtemps : autre raison pour laquelle ses écrits de vieillesse valent mieux que ce mémoire, qui ne devrait attirer l'attention que des spécialistes de la pensée de Proudhon...

Cela étant, il convient de nuancer quelque peu ce que je viens d'avancer et de mettre en avant une distinction aussi fondamentale que mal comprise dans la pensée de Proudhon. Il faut bien comprendre, en effet, que lorsque Proudhon parle de propriété, il ne parle que de la propriété capitaliste, c'est-à-dire un capital fructifié par des salariés (ou autres) au bénéfice de son propriétaire. Proudhon oppose cette propriété à la possession, qui désigne un bien individuel pouvant être exploité par une seule unité sociale — c'est-à-dire ce que nous appellerions un ménage. De fait, l'on comprendra bien que vouloir substituer la possession à la propriété règle immédiatement ce problème de stabilité : il n'y aurait pas eu de concentration des terres à Sparte s'il était interdit à une famille de détenir plus que ce qu'elle ne pouvait exploiter elle-même directement ! Mais Proudhon est encore bien timide dans ce mémoire sur l'importance qu'il accorde à la possession dans le développement de la liberté et de l'autonomie individuelle, et dans son rôle de contrepouvoir à l’État. De fait, dire que Proudhon était un opposant à la propriété au sens courant du terme, c'est commettre un contre-sens monstrueux, puisque Proudhon était au contraire un fervent défenseur de la petite propriété !

Mais donc, que veut dire au juste « la propriété, c'est le vol » ? Tout simplement deux choses : d'une part que la propriété dérobe au travailleur une partie de la valeur qu'il produit, correspondant à l'écart entre la valeur produite et le salaire reçu (il appelle cela l'aubaine ; Marx reprendra l'idée en l'appelant plus-value) ; d'autre part, qu'aucune théorie naturelle de la propriété ne se justifie réellement, la propriété étant simplement une convention juridique. Mais cela veut-il dire que la possession, qui est elle aussi de fait une convention juridique, n'a aucun lieu d'exister ? Bien sûr que non ! La possession a de nombreuses vertus sociales, ce pourquoi il faut la préférer de loin au communisme qui dépossède les individus de leur liberté, leur autonomie et leur responsabilité au profit d'une communauté toute-puissante — mais c'est simplement une convention juridique, pas un droit ontologiquement détenu par l'individu.

Proudhon, finalement en avance sur son temps, entame ainsi une critique d'un idéalisme philosophique postulant depuis Platon l'existence de réalités absolues, naturelles et immuables — mais, comme on l'a vu, il ne fait qu'initier cette réflexion à ce moment de sa vie et ne va pas encore jusqu'au bout de sa démarche. Je trouve d'ailleurs le chapitre le plus intéressant de ce livre le dernier, « exposition psychologique de l'idée ». C'est là à mes yeux de loin le plus brillant (encore que témoignant d'une pensée en train de germer) ; il développe notamment cette idée fondamentale selon laquelle le social n'est ni constitué fondamentalement d'entraide ni de compétition, mais des deux à la fois : il s'agit de deux principes complémentaires à concilier. À bien des égards, Proudhon est un Nietzsche avant l'heure, revenant aux sources antiques de la pensée ! Et, d'ailleurs, l'on voit à cette idée l'attrait qu'ils avaient tous les deux pour la pensée chinoise... (Proudhon aura déclaré plus tard les Chinois être en avance pour de nombreuses choses de plus de deux mille ans sur les Européens de son temps ; la science ne faisant que combler lentement ce retard...)

Mais tout ce qu'il y a de plus brillant chez Proudhon n'est ici qu'en train de germer. Ce livre n'est pas dénué pour autant d'intérêt pour ce qui concerne l'histoire de l'économie. Il aura par ailleurs beaucoup inspiré la pensée économique de Marx, qui verra en lui « le premier ouvrage d'un socialisme scientifique ». Hélas, ce benêt de Marx retenait là surtout ce qu'il y avait de plus préjudiciable à Qu'est-ce que la propriété : son scientisme... Ce médiocre philosophe (pourtant économiste génial !) se sera magistralement ridiculisé plus tard lorsqu'il aura voulu critiquer les développements ultérieurs de la pensée de Proudhon — affrontement sans intérêt qui voit assurément, en philosophie, le petit paysan triompher sur le bourgeois grossier...

Mais c'est sans doute en raison du jugement positif de Marx sur ce livre qu'il est devenu un classique de Proudhon — ce qui est bien malheureux pour ce dernier. Qu'est-ce que la propriété comporte nombre d'idioties de l'époque de Proudhon, dont ce dernier ne s'était pas encore débarrassé. Mais puisque ce sont encore ces mêmes idioties qu'affectionnent bien niaisement les nanarchistes d'aujourd'hui, doit-on s'étonner de sa (relative) popularité ? Cependant, l'on remarque le début d'une pensée vouée à un bel avenir, et son propos n'est pas totalement inintéressant, mais trop incomplet et pas forcément d'une très grande actualité.

Si on veut s'intéresser à Proudhon, je renverrais donc plutôt au très bon livre de Thibault Isabel : Pierre-Joseph Proudhon. L'anarchie sans le désordre, qui synthétise très bien une œuvre au demeurant éparpillée et, surtout, très mal éditée. Ce sera sans doute une lecture plus féconde que ce mémoire assez brouillon... et je témoigne moi-même m'être lancé, pour les raisons évoquées ci-dessus, dans la pensée de Proudhon par ce livre qui ne m'avait pas convaincu du tout...

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