👉 20 mai : Mise à jour de notre journal de bord (qui devient hebdo)
Le bilan de la nouvelle version du site est accessible ici.

Pendant longtemps, les lecteurs français de Stephen King ont bénéficié du travail d'un excellent traducteur. William Olivier Desmond était l'âme française du grand romancier, et on peut dire que ses traductions étaient vraiment l'équivalent le plus fidèle possible aux textes originaux. Il savait parfaitement bien rendre l'ambiance des romans du maître, son humour, l'angoisse qui se diffusait sourdement, etc. Desmond était la voix française de King, et il est probable qu'une partie de l'admiration que j'ai pour le romancier est due au travail essentiel de ce traducteur.
Oui, mais voilà. William Olivier Desmond est mort en 2003. Depuis, King n'a plus de traducteur attitré en France, et ça se ressent.
Ce roman est le premier King que j'ai lu en VO. Et cette expérience a ravivé encore mon admiration pour l'écrivain. Des phrases parfaitement ouvragées, un travail sur le rythme du texte, des dialogues qui laissent une large place aux accents et aux variations dialectales, King fait partie de ces romanciers qui effectuent véritablement un travail sur le langage.

Beaucoup se plaignent que le King ne serait plus autant en forme de nos jours, beaucoup lui reprochent le tournant plus nostalgique et aigre-doux pris ces dernières années. Bref, pour certains lecteurs le maître aurait vieilli (ça, c'est une évidence) et changé.
Personnellement, je ne suis pas d'accord. Quand on y regarde de plus près, les thématiques et les moyens employés par l'écrivain sont toujours les mêmes. Le temps qui passe, la mort d'êtres proches, l'ancrage de ses romans dans une certaine Amérique profonde qu'il se plaît à dessiner avec un regard critique acéré et réaliste, tout y est, aussi bien dans Ça que dans Joyland, dans Carrie ou dans Revival.
Certes, je comprends, on peut facilement passer à côté de ce Revival. Une fois de plus, quelqu'un qui attendrait de l'horreur à longueur de chapitres s'ennuiera ferme ici. Et pourtant, tout Stephen King est réuni là, aussi bien dans la psychologie de ses personnages que dans son attrait pour le fantastique.
Nous avons donc un personnage-narrateur qui répond au nom de Jamie Morton, et nous allons le suivre pendant une bonne cinquantaine d'années, depuis le début des années 60, alors qu'il n'avait que six ans, jusqu'en 2014. Un personnage qui, une fois de plus, s'inspire grandement des expérience et des peurs de l'auteur lui-même. On sent que King a plongé dans ses souvenirs, que ce soit pour les descriptions de la Nouvelle-Angleterre des années 60 ou pour le cauchemar de la drogue. Un personnage profondément humain, très travaillé psychologiquement, et que l'on se plaît à vraiment évoluer.
Grâce à Jamie Morton, King peut parler de ce qui l'intéresse vraiment. Ses lecteurs habituels connaissent ces thèmes, mais il a, à chaque fois, une façon de les présenter avec force et émotion. Ainsi, les scènes concernant la mort de personnages secondaires ou, bien évidemment, le temps qui passe.
« The three true ages of man are youth, middle age and how the fuck did I get old so soon ? » Le passage inexorable du temps est un des thèmes centraux, peut-être le thème central du roman. Son caractère elliptique renforce encore cet aspect. Et puis, les retrouvailles du narrateur âgé avec les personnages de sa jeunesse (famille, amis, petite amie) conforte cette thématique. Et la vieillesse, les transformations du corps liées à l'âge, font inévitablement le lien avec la maladie et la mort.
Ce qui permet au roman de glisser subrepticement du côté fantastique.

A un moment du roman, pour parler du vieillissement, le narrateur emploie cette fameuse image de la grenouille que l'on plonge dans de l'eau froide ; on augmente progressivement la température, très lentement, comme ça elle ne s'aperçoit de rien, et quand elle se rend compte de quelque chose il est trop tard. Image très juste pour parler du temps qui passe (« how the fuck did I get old so soon ? ») mais qui résume aussi parfaitement bien l'aspect fantastique du roman.
En effet, Revival est un roman piège. On ne se doute de rien, la lecture est très agréable et plutôt rapide, le personnage-narrateur attire la sympathie, on se retrouve vite au milieu du roman sans s'apercevoir de rien. Sans se rendre compte qu'en fait, on est déjà ferré et qu'on ne peut plus en sortir. King met en place tout son petit arsenal sans que le lecteur ne se doute de quoi que ce soit, et quand arrive la scène sous le chapiteau, il est trop tard pour reculer. L'auteur n'a plus qu'à nous entraîner jusqu'à un final terrible et inoubliable, où il convoquera les grands classiques de la littérature fantastique, de Mary Shelley à Howard Philips Lovecraft.
Oui, décidément, King est un grand écrivain. Sa description de l'Amérique profonde, de son hypocrisie puritaine, des concerts d'été et des premiers baisers, des manoirs angoissants et des prédicateurs arnaqueurs, fait mouche, une fois de plus.

SanFelice
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de coeur et l'a ajouté à ses listes Les meilleurs livres de Stephen King, Lectures anglophones et Voyage littéraire de 2017

il y a 5 ans

19 j'aime

8 commentaires

Revival
Bing
8
Revival

Something happened

Stephen King, dès les premières pages tournées, dédie son nouveau roman à une petite liste d'auteurs bien connus dont les trois premiers ne sont autres que Mary Shelley, Bram Stoker et H. P...

Lire la critique

il y a 7 ans

19 j'aime

1

Revival
SanFelice
9
Revival

Wake up !

Pendant longtemps, les lecteurs français de Stephen King ont bénéficié du travail d'un excellent traducteur. William Olivier Desmond était l'âme française du grand romancier, et on peut dire que ses...

Lire la critique

il y a 5 ans

19 j'aime

8

Revival
alb
4
Revival

Basse tension

Dans ses derniers livres le King ne cherchait plus vraiment à faire peur, ni à attaquer de manière frontale son lecteur. Il y'avait beaucoup plus de tendresse pour ses protagonistes, de nostalgie,...

Lire la critique

il y a 6 ans

12 j'aime

7

Starship Troopers
SanFelice
7

La mère de toutes les guerres

Quand on voit ce film de nos jours, après le 11 septembre et après les mensonges justifiant l'intervention en Irak, on se dit que Verhoeven a très bien cerné l'idéologie américaine. L'histoire n'a...

Lire la critique

il y a 9 ans

251 j'aime

50

Gravity
SanFelice
5
Gravity

L'ultime front tiède

Au moment de noter Gravity, me voilà bien embêté. Il y a dans ce film de fort bons aspects, mais aussi de forts mauvais. Pour faire simple, autant le début est très beau, autant la fin est ridicule...

Lire la critique

il y a 8 ans

211 j'aime

20

Chernobyl
SanFelice
9
Chernobyl

What is the cost of lies ?

Voilà une série HBO qui est sans doute un des événements de l’année, avec son ambiance apocalyptique, ses flammes, ses milliers de morts, ses enjeux politiques, etc. Mais ici, pas de dragons ni de...

Lire la critique

il y a 3 ans

205 j'aime

31