"C'était à Mégara..." !!!

Avis sur Salammbô

Avatar Plume231
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C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar.

(ben oui, obligé, ce roman a sa place dans les premières phrases les plus cultes de la littérature avec Aurélien, Du côté de chez Swann et Voyage au bout de la nuit!)

Imaginez un auteur qui s'est refréné, qui ne s'est pas permis la plus petite envolée, qui a pesé chaque mot minutieusement, en s'interdisant le moindre qui serait en trop, pendant près de cinq ans, qui est intérieurement resté dans sa terne époque contemporaine, car notre époque nous paraît toujours terne, dans son terne pays, dans sa terne région, dans la ville qui paraît la plus isolée du monde, sur le sujet d'une femme qui s'emmerde profondément, complètement confinée, physiquement et mentalement, ne s'autorisant que l'ironie comme défouloir pour décrire un nombre limité de personnages dans leur petite médiocrité. Remarquable par sa totale absence d'ampleur voulue.

Et puis, imaginez que ce même auteur décide de se lâcher complètement et de passer du côté opposé du miroir pour faire complètement l'inverse. Eh bien, on a Salammbô de Gustave Flaubert...

On ne peut même pas appeler cela se lâcher, Flaubert a complètement explosé. Madame Bovary est une pierre racontée rapidement en quelques mots, Salammbô un gros bloc de marbre avec des finesses d'ivoire, incrusté de pierres précieuses, dont la moindre améthyste, la moindre topaze sont décrites dans le menu détail, sur la longueur de plusieurs phrases. Un gros bloc capable de vous transformer en une bouillie de chair, de sang et de morceaux d'os s'il a le malheur de vous tomber dessus.

Naïvement, je pensais avant lecture que ce roman était une histoire d'amour sur fond de guerre avec une touche exotique, ah, ah, ah... Point du tout, point du tout... enfin pour la touche exotique, il y en a une mais pas forcément celle que j'attendais... En fait, Salammbô est un enchaînement de tableaux de guerre impitoyables, une avalanche d'holocaustes de milliers et de milliers d'êtres humains et d'animaux, pour en trouver d'aussi meurtriers il faut bien remonter à Homère, et surtout un véritable et frénétique répertoire de cruautés. On croit atteindre un sommet dans le supplice, la suite nous détrompe toujours très vite en montant un cran supplémentaire dans l'horreur. Rien ne nous est épargné. Pour vous donner une idée, la crucifixion est ici parmi les sorts les plus doux que les personnages puissent subir. Oui, à ce point-là. L'amour, sous tant de bruit et de fureur, ne peut qu'à peine être ébauché

Les personnages, plus ou moins impuissants, sont totalement écrasés, comme le lecteur l'est par les longues descriptions (en plus il ne demande que cela !). Un très gros bloc de marbre n'est pas une métaphore en l'air. Seule Salammbô, qui apparaît peu, mais la rareté de ses apparitions ne fait que les rendre encore plus mémorables, semble hors de ce monde dantesque, mais cela n'aura évidemment qu'un temps, apporte un doux parfum vaporeux.

Les descriptions sont longues, on croule sous elles, on s'y perd, on aime ça. Gustave Flaubert nous balance toute son érudition, sa méticulosité sur le sujet. On se noie tellement sous elle, qu'il ne vient même pas à l'idée de chercher où est la véracité historique de ceci, de cela. Il vaut mieux se laisser complètement faire. Si on se laisse complètement faire, totalement écrasé, on est fasciné, on vit une expérience unique, démesurée, mémorable.

Pas de doute, Gustave Flaubert nous amène magistralement à des années-lumière d'une Emma Bovary confinée et qui s'emmerde profondément dans sa modeste maison normande aux côtés d'un Charles à la conversion aussi plate d'un trottoir. Petit extrait pour finir car qu'est-ce qui parle le mieux du talent immense de Gustave Flaubert si ce n'est Gustave Flaubert lui-même à travers son écriture...

Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des
Lusitaniens,des Baléares, des Nègres et des fugitifs de Rome. On
entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes
celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons
ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris
de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, l’Égyptien à
ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des Cariens
balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de
Cappadoce s'étaient peint avec des jus d'herbes de larges fleurs sur
le corps, et quelques Lydiens portant des robes de femmes dînaient en
pantoufles et avec des boucles d'oreilles. D'autres, qui s'étaient par
pompe barbouillés de vermillon, ressemblaient à des statues de corail.
Ils s'allongeaient sur les coussins, ils mangeaient accroupis autour
de grands plateaux, ou bien, couchés sur le ventre, ils tiraient à eux
les morceaux de viande, et se rassasiaient appuyés sur les coudes,
dans la pose pacifique des lions lorsqu'ils dépècent leur proie. Les
derniers venus,debout contre les arbres, regardaient les tables basses
disparaissant à moitié sous des tapis d'écarlate, et attendaient leur
tour.

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