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Salammbô par MarshallPutain

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Salammbô nous conte l'histoire d'une guerre entre Carthage et ses mercenaires révoltés. Cadre original.

On est à une époque antérieure au christianisme. L'auteur a voulu mettre en scène un type d'homme différent de celui qu'il est tenu de côtoyer dans sa vie, car comme il l'explique, "notre âge est si lamentable que je me plonge avec délices dans l'Antiquité. Cela me décrasse des temps modernes" (lettre de Flaubert à Maurice Schlésinger, décembre 1859). Certains personnages, les héros, apparaissent comme surhumains. C'est le cas des deux chefs antagonistes, Mathô et Hamilcar. Mais les autres, généralement, par leurs vices, mêlés à leurs qualités, apparaissent très humains. Ceux-ci, auxquels le lecteur peut s'identifier plus aisément, évitent les ruptures d'immersions, en rendant les comportement réalistes, et finalement, très universels, démontrant ainsi que les hommes d'alors n'étaient pas si différents, fondamentalement, des contemporains de l'auteur, et des nôtres.

Autres temps, autres Dieux. L'immersion est aussi rendue possible par la place centrale que tiennent les rites, la religion, les Dieux; le lecteur est imprégné de l'état des esprit, des croyances, de la spiritualité de l'époque. L'un des tours de force de l'auteur est de garder le flou sur les causes de plusieurs rebondissements de l'histoire, laissant parfois le doute quant à de possibles interventions divines dans les péripéties. Par exemple, on se demande si les Mercenaires ne furent pas finalement punis pour leur profanation des symboles sacrés de Carthage. Tel personnage meurt-il pour avoir touché la relique interdite?

La spiritualité de l’œuvre se traduit aussi par l'omniprésence d'une mysticité sensuelle qui contribue à créer une atmosphère étrange. Religion et corps sont étroitement liés. Certain prêtres sont marqués, comme eunuques, par le culte qu'ils sont tenus de rendre à la déesse de la lune, symbole de fertilité, de féminité, donc anti-phallique. Les Dieux du soleil et de la lune coexistent effectivement dans une imagerie sexualisée du soleil-homme (Moloch), violent, destructeur, sanguinaire, poursuivant le femme-lune (Tanit), à laquelle est attachée la vierge sensuelle Salammbô.
Cette mysticité sensuelle agit en faveur de l'onirisme de l’œuvre, en nous faisant goûter à des représentations très "orientalisées" assez dépaysantes .
Cette sensualité, nous immerge d'autant plus au sein de cette "excentricité dans le temps et l'espace" (Préface de Henri Thomas à l'édition Folio Classique Gallimard) qu'elle imprègne chaque page de l’œuvre, et qu'elle s'inscrit dans une entreprise plus large de mise en place d'une atmosphère à la fois éblouissante et malsaine, où le luxe coudoie la misère, les parfums envoutants la puanteur des ignominies et la putréfaction des corps, les corps vigoureux de guerriers les malades, obèses et estropiés. Flaubert, par ces éléments, dote son roman d'une fascinante ambiance érotico-épique.

La sensualité du livre se manifeste aussi dans sa violence. L'histoire, en effet, est avant tout celle d'une guerre dont le récit, avec ses batailles , hauts faits et ses stratagèmes ingénieux, est généreusement offert par un auteur qui aurait pu se contenter de tout éclipser.
On suit alternativement les deux camps. Les retournements de fortune sont nombreux. On se prend à espérer la victoire de l'un ou l'autre des deux camps, selon celui au centre duquel s'installe la narration, souvent le temps de chapitre. Mais à chaque fois, le camp soutenu finit par surpasser l'autre dans l'horreur et la cruauté, ce que souligne Pierre Moreau dans son introduction à l'édition Folio Gallimard: "les scènes d'épouvante se multiplient dans les deux camps, qui font hésiter sur ce qui est le plus abominable du déchaînement des Barbares ou du raffinement des civilisés".
Pourtant, ce constat est à nuancer, car il semble bien, malgré la répulsion que provoque si fréquemment le camp des Mercenaires, que celui-ci, au fil de l’œuvre, gagne en sympathie auprès du lecteur. Cela paraît intentionnel de la part de l'auteur. Deux raison à cela.
D'abord, il suffit au lecteur de suivre son ressenti à l'égard de la description qui est faîte de l'état d'esprit des Barbares au moment de la bataille finale, celle qui enterrera définitivement la rébellion. L'accent est mis sur la détermination de ces hommes, leur courage face à la mort, ainsi que sur les liens qui se sont créés entre ces soldats vivant et mourant si loin de chez eux. Même Spendius, l'un des chefs des Barbares qui s'était jusque là distingué en partie par sa lâcheté (certes très relative) voit sa mort de sublimer par sa résignation digne des grands stoïciens. L'émotion et la sympathie ressenties pour l'armée des Mercenaires se trouve d'ailleurs amplifiée, par contraste, par la perfidie finale des Carthaginois, qui salit même leur chef et héros Hamilcar.
Ensuite, cette volonté de favoriser les ennemis de Carthage se ressent tout au long de l’œuvre, sans que jamais l'auteur n'expose explicitement son opinion sur ce point. On imagine en effet que cette révolte des Mercenaires est porteuse d'espoir. Peut-être n'est-ce là qu'une extrapolation excessive. Néanmoins, il n'est pas difficile de déceler le dégoût de l'auteur pour cette bourgeoisie Carthaginoise lâche, cupide, empêchée par ses "gros ventres". Tous les défauts des Cathaginois semblent se rencontrer, amplifiés à l'extrême, dans le purulent personnage de Hannon. Rien de tel chez les révoltés. Il nous faut de plus citer ce passage: "Une raison plus profonde faisait secourir Carthage: on sentait bien que si les Mercenaires triomphaient, depuis le soldat jusqu'au laveur d'écuelles, tout s'insurgerait, et qu'aucun gouvernement, aucune maison ne pourrait y résister" (chapitre XIV, p 409 édition Folio Gallimard). La révolte des Mercenaires apparaît alors comme l'espoir de renverser la dégoutante élite Carthaginoise. Mais d'un autre côté, ce serait la destruction de tout, de l'ordre, de la République: le chaos, la fin de la civilisation. Selon le point de vue, le rêve a vite fait de devenir cauchemar.

Pour conclure, Salammbô fut beaucoup décrié, et ce, dès sa parution. Il est intéressant de constater que de tous temps, les œuvres de fiction ayant pour cadre une période historique quelconque ont toujours subi les injures méprisantes d'historiens ("experts") apparemment fort désœuvré, et probablement en quête d'une visibilité médiatique que leurs travaux, bien entendu, n'avaient pas pu leur conférer. Il faut lire les réponses de Flaubert à l'un de ces historiens pour comprendre que pour l'artiste, dans ces cas là, le mieux que l'on puisse faire est d'ignorer ces pédants vaniteux.
Flaubert, doutant de la qualité de son ouvrage, avait déclaré; "Qu'importe s'il fait rêver à de grandes choses!". C'est réussi, et nous l'en remercions.

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