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Deuxième roman publié par Stephen King et on ne change pas une équipe qui gagne, l'auteur nous livre un récit à la fois versant dans l'horrifique fantastique, mais aussi un regard social intéressant. Si Carrie s'intéressait au harcèlement et à une personne en particulier, Salem lui traite au contraire d'une entité plus grande : la petite ville de campagne ou semi-campagnarde. Une thématique qui se retrouvera assez régulièrement dans les œuvres postérieures de King, beaucoup de ses histoires se déroulent dans des villes de petites ou moyennes ampleurs. Autre thématique récurrente de King qui arrive dans ce roman, celui du personnage écrivain et même de façon plus large les personnages artistes. Avant d'en venir à tout cela, intéressons-nous d'abord à la lecture première du roman : une histoire de vampire aux Etats-Unis.

Stephen King n'a jamais caché que sa grande inspiration pour Salem était le Dracula de Bram Stoker et l'idée de base qui a mis en marche la grande machine de l'imagination de l'écrivain était le postulat de "Qu'est-ce qui se passerait si Dracula arrive dans une petite ville américaine ?".
Le pari de King est gagnant parce qu'il livre avec Salem une histoire qui n'a pas à rougir face à l'oeuvre fondatrice du mythe populaire du vampire. Il en reprend les codes tant sur sa structure que sur les caractéristiques du vampire, tout le roman transpire un amour sincère pour l'oeuvre de Bram Stoker, tout en y ajoutant sa patte personnel. Marsten House qui surplombe la petite ville de Jerusalem's Lot est l'équivalent du château du comte au-dessus du village de Transylvanie où Harker va arriver et rencontrer le vampire. Les deux habitations provoquent la même crainte et fascination des habitants vivant aux alentours. A plusieurs reprises dans Salem, King glisse une petite phrase pour nous signaler que les personnages se tournent et fixent leur regard, même malgré eux, sur cette maison dominante et visible depuis toute la ville : "Il aurait voulu la regarder - elle était ravissante dans la lumière du couchant - mais ses yeux étaient attirés par Marsten House comme par un aimant" (p. 85). Une répétition soutenue de ces petites phrases qui tout au long du roman conditionne le lecteur lui-même qui développe ainsi la même fascination que les personnages pour la bâtisse. Le Mal qui suinte et se propage de ces deux habitations se ressemblent et frappent ceux qui les entourent.

La description du vampire dans Salem est ici encore très proche de celle de Stoker : il est laid, se dissimule, orgueilleux, mortel, sans pitié et intelligent. C'est même un des derniers bastions de cette représentation vampirique à cette époque. La grande gloire du vampire horrifique (Dracula, les productions Hammer) dans la culture populaire est passée de mode et une grande mue s'amorce petit à petit pour ce "monstre" qui va s'ouvrir à un nouveau public. Stephen King en a aussi pleinement conscience et rend un joli hommage dans le récit aux productions Hammer et laisse apercevoir son amour pour ces monstres. Ce qui est amusant de constater c'est que les années 1970 sont synonymes de changement pour la figure vampirique et voit naître également un récit dans la pure tradition première. En 1976 va s'ouvrir une nouvelle voie initiée par Anne Rice, celle de l'érotisation et de la beauté du vampire, un imaginaire encore très vivace aujourd'hui (Twilight, Shadowhunters). Dans les années 1970, c'est aussi l'arrivée de ce que j'appelle le vampire cool avec la naissance de Blade notamment chez Marvel et qui lui aussi se perpétue aujourd'hui (Underworld, Dracula Untold). Un universitaire affirmera même en 1995 que le roman de Stephen King est la dernière oeuvre majeure traditionnelle sur cette thématique puisque aucun autre roman n'aura eu en vingt ans la même réception et impact que Salem. C'est un peu oublié le film de Coppola en 1992, Dracula, qui a livré un mix pertinent entre la tradition et les nouvelles tendances de la figure vampirique, mais cela reste tout de même une bonne image de l'impact culturel de Salem sur la thématique du vampire.

Comme tout bon roman mettant en scène un vampire, le récit va chercher à faire frisonner son lecteur. Salem met en place une horreur froide, presque chirurgical. Il aurait été aisé pour Stephen King de virer dans les descriptions sanguinolentes des meurtres ou des attaques vampiriques, mais c'est tout le contraire. Les différentes transformations sont racontées sous la forme d'une maladie douloureuse et invisible, voire même indifférente. C'est glaçant dans sa manière d'être comme une volonté implacable qui s'empare des personnages et les condamnent, créant un sentiment d'impuissance chez les protagonistes et le lecteur. Tout comme le fait que certains personnages principaux meurent parfois en un claquement de doigt. En un paragraphe, c'en est fini d'eux. Pas d'espoir, pas d'échappatoire possible, c'est une destinée inéluctable qui s'abat sur eux. Tout cela fait que je trouve le parti pris de King intelligent et efficace.
L'horreur se ressent aussi par l'évocation de peur de l'enfance. Ce Mal qui s'échappe de Marsten House est perçue par les personnages et y réagissent comme tout enfant face à un endroit lugubre ou sombre. Qui n'a jamais eu peur d'aller dans une cave mal éclairée de peur qu'un monstre s'y cache ? Quel village ou ville n'a pas sa maison hantée qu'on explore enfant pour s'y faire peur ? Marsten House et la réaction des personnages du roman c'est tout cela à la fois. Ce sentiment de frayeur à la fois imaginaire et concrète qui est retranscrit parfaitement sous la plume de King, dont les mots vont projeter le lecteur dans le souvenir de ses moments personnels et à ressentir de nouveau cette peur de l'enfance.
Cependant, un choix pour le coup peu judicieux diminue un peu le potentiel terrifiant du roman. Ce choix, ce sont les premiers chapitres ouvrant le roman qui se déroulent après l'histoire et qui nous fait connaître ceux qui vont survivre au récit et au carnage. Une technique qui peut avoir ses bons points dans certains récits, mais dans Salem ça ne fonctionne pas parce que du coup certains personnages seront invincibles lors des moments de danger. On aura donc aucune raison de s'inquiéter pour eux et réduit donc considérablement l'impact de certaines scènes. Et finalement, ces quelques chapitres d'ouverture n'apportent pas grand chose au récit, à part pour dire que les survivants sont traumatisés par leur expérience. Un élément assez évident et dont le lecteur peut s'en douter tout seul.

Salem n'est pas qu'une histoire de vampire, mais aussi le support d'un discours sur la disparition progressive des petites villes rurales américaines. Au delà de l'aspect vampirique de l'antagoniste, on peut y voir une analogie du capitalisme dévorant et décimant les petites villes. En effet, le nouveau propriétaire de Marsten House achète par le biais d'une entourloupe un terrain immobilier, s'y installe et par son influence va briser la petite vie tranquille de la communauté et sa solidarité. Attirant petit à petit chacun des habitants dans un mode de consommation intense et irraisonné, semant par ailleurs la mort des petits commerçants. Poussant par ailleurs jusqu'au bout leur individualisme. N'est-ce pas durant cette période le schéma typique des grandes surfaces qui s'installent de plus en plus dans les petites villes et les périphéries ?
Un aspect renforcé par le fait qu'à plusieurs reprises au cours de l'ouvrage Stephen King s'arrête dans son récit pour nous présenter en quelques paragraphes, quelques figures typiques de ce genre de petite ville ainsi que leur quotidien. Qu'ils soient appréciables ou non, on ne peut que saluer la justesse des descriptions, des émotions et des réactions de chacun des personnages, tout en permettant d'apporter encore plus de vie et de tangibilité à Jerusalem's Lot. Ce qui permet à Stephen King d'aborder certaines thématiques bien particulière et un peu en annexe du récit, comme la confrontation générationnelle et l'évolution des moeurs lors des passages de narration entre Susan et sa mère. Lui permettre aussi de parler un peu plus personnellement de lui-même à travers le personnage de Ben qui est un jeune écrivain : de son rythme de travail, de son doute et ses obsessions. De plus, d'un point de vue narratif, cela permet au lecteur de bien prendre conscience de l'ampleur du mal qui se propage et sa vitesse, ainsi que des différentes réactions qui parsèment la ville.
Tant d'éléments qui donnent au roman une perception sociale au-delà du simple aspect horrifique.

Cependant, tout n'est pas parfait dans Salem et je me dois tout de même d'évoquer deux points négatifs dans le récit.
Le premier est que par moment, il y a quelques faiblesses d'écriture, notamment au niveau des dialogues qui semblent parfois assez artificiels. L'exemple le plus marquant que j'ai en tête est la première relation charnelle entre Susan et Ben. Notamment, la scène juste avant où ils se tournent autour qui n'est vraiment pas très crédible et aurait pu clairement être amené de manière plus naturelle afin de les pousser à l'action voulue. Ce n'est jamais rien de très choquant ou perturbant, seulement par-ci, par-là quelques dialogues peu naturels.
Et en parlant d'élément peu naturel, cela me permet d'enchaîner sur le deuxième point négatif du roman : le personnage de Mark. C'est typiquement le personnage enfant en mode singe savant qu'on peut voir dans certains films. Son discours est beaucoup trop avancé, trop robotique et on a vraiment l'impression que rien de ce qui se passe l'atteint. Il a toujours une solution pour se sortir du pétrin et n'éprouve jamais d'émotions. Du coup, cela est très difficile de s'y attacher pour le lecteur. Clairement, je n'y suis pas arrivé. Cependant, je n'ai pas détesté le personnage, mais c'était souvent assez ennuyant de le suivre et il y avait matière, je pense, de faire quelque chose peut-être de plus viscéral et de fort en insérant un enfant dans ce type d'histoire.
Des éléments négatifs, mais pas très impactant sur le récit et son appréciation. Salem reste un excellent roman, il a juste quelques défauts.

En conclusion, Salem offre un excellent roman de vampire dans la pure lignée du Dracula de Bram Stoker. Le roman est un très bon récit sur la déchéance et la mort de la petite ville rurale de Jerusalem's Lot qui est possible de lire sous deux prismes : le côté fantastique horrifique avec les vampires ou bien une analogie du capitalisme mettant à mort les petites communautés. Que cela soit dans la thématique fantastique ou sociale, l'écriture de Stephen King est encore une fois très juste et fera notamment appel à certaines peurs de l'enfance du lecteur. Quelques petits défauts d'écriture viennent émailler la qualité générale du roman, mais rien de choquant ou de vraiment handicapant. Salem est un excellent roman que je vous conseille.

PhilippePaquant
9
Écrit par

il y a 1 an

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Carnecruse
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