Un tiers littérature, un tiers fanfiction, un tiers roman de gare.

Avis sur Soumission

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Le héros, dont on ne connaît pas le nom, et qui parle à la 1e personne, est un prof de fac à Paris-III Sorbonne, spécialiste de Huysmans, et pas politisé (oui c'est un truisme pour un prof de fac). Sa relation avec Myriam, une étudiante de 2e année, se défait, alors qu'il aborde l'andropause et la solitude avec quelque inquiétude.

Paris, 2022, les deux tours de la présidentielle. Marine Le Pen en tête, l'UMP dans les choux, Hollande et le candidat d'un parti islamique modéré, Ben Habbes, au coude-à-coude. Violences entre identitaires et musulmans. PS et UMP forment un front républicain et Ben Habbes est élu président, en échange de concessions : l'enseignement islamique est toléré alors que le public est amputé des deux tiers de ses crédits ; la Sorbonne devient université islamique.

Au 2e tour, notre héros, qui a entendu des coups de feu lors d'un événement mondain, décide de partir se planquer en Espagne, après que Myriam, en pleurs, lui ait dit qu'elle allait partir en Israël avec ses parents. Il voit une station essence ravagée à Pech-Montant, décide de s'arrêter au relais du Haut-Quercy à Martel (oui, comme Charles), où il retrouve un ancien normalien reconverti dans les services secrets qui a été limogé et lui expose longuement l'islamisation de la société à venir, et compare Ben Habbes à l'empereur Auguste. Avant de revenir, le héros va à Rocamadour, se confronter à un reste de chrétienté médiévale.

De retour à Paris, il apprend qu'on le limoge de Paris-III en échange d'une retraite à taux plein (il faut être musulman pour enseigner, maintenant), et aussi que sa mère, puis peu après son père, sont morts. Se promène dans les rues, observe les changements vestimentaires. Fait une retraite à l'abbaye de Ligugé, où s'était retiré Huysmans. Est contacté par La Pléiade, pour une édition de Huysmans, puis par Rediger, le nouveau doyen islamocompatible de Paris-III, qui voudrait le convaincre de revenir au bercail. C'est évidemment ce qui se produit : rejoint par d'autres collabos qui se disent que la polygamie a du bon, notre héros finit par se convertir.

L'exposition arrive un peu trop vite, avec cette longue conversation avec un agent de la DGSI qui explique les tractations en cours entre le PS et le Parti Islamique. Un peu comme si Houellebecq tirait toutes ses cartouches d'un coup. Je m'attendais à quelque chose de plus fouillé et de plus subtil en ce qui concerne l'islam. De même, Houllebecq a des idées bien arrêtées sur la presse et sur les partis politiques : les médias sont tous de la "gauche antiraciste", Bayrou s'en prend plein la gueule (il joue un rôle de premier ministre-marionnette de Ben Habbes), et les explications du gars des services secrets font penser à la théorie du Grand Remplacement : les immigrés, donc les religieux, ne peuvent que gagner sur les athées/laïcs/hédonistes individualistes vu que ce sont eux qui font des enfants. Pas de véritable analyse sur les causes de ce retour du religieux, les éléments sont distribués comme les couleurs des différentes équipes d'un jeu de société. Le peu que l'auteur arrive à faire passer à travers le regard sociologique de son personnage (quand il observe un père de famille musulman et ses deux épouses-femmes-enfants dans le train) laisse penser que pour être bon, son roman aurait dû faire partie d'un cycle étendu sur plusieurs tomes (et je ne suis pas un fan des cycles de roman).

Le plus réussi, c'est le côté "avocat du diable", les avantages que le narrateur finit par trouver dans l'islam : les femmes une fois confinées au foyer, le chômage recule enfin, et la décence imposée à leur tenue calme les relations humaines et limitant les sollicitations sexuelles. Par contre les dîners mondains sans femme deviennent très pénibles. C'est ce qu'il aurait fallu développer, plutôt que ces longues tartines sur les tractations politiques, les rapports de force, ou encore ce long passage où Rediger vante avec un sophisme pas si fin que ça les vertus de l'islam (comparé, sans rire, au plaisir de la soumission qui parcourt "Histoire d'O". Bonjour les références).

Les meilleurs passages, ce sont ceux qui développent le rapport du personnage à Huysmans, surtout au début. C'est fait avec une vraie sensibilité, et c'est intéressant de voir comme le narrateur, en recréant le style d'"A rebours", cultive l'illusion d'avoir une relation immédiate et vraie avec un auteur du XIXe siècle.

S'il avait bien su rattacher le reste de sa fiction à ces passages, Houellebecq aurait écrit un bon livre. En l'état, "Soumission" est un roman de gare, pas désagréable à lire, pas mal écrit, et susceptibe de soulever quelques interrogations, mais pas bien fin non plus.

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