Cruelle punition pour un plaisir éphémère.

Avis sur Substance Mort

Avatar Paul Staes
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Il faut imaginer un homme en perdition dont le nom est Tony Amsterdam. Comme des milliers d'autres, il se shoote à la substance Mort, l'une des drogues les plus pures, les plus puissantes qui ont inondé le marché des stupéfiants et qui comblent la vacuité intérieure des nombreux junkies rescapés de la contre-culture. Lors d'un de ses nombreux trips, un parmi tant d'autres, il trouve Dieu dans une pluie d'étincelles brillantes, et à travers une porte qui donne sur une statue surplombant une mer paisible et qui reflète la couleur bleutée de la Lune, il croit trouver la paix ainsi que le bonheur. Mais un jour, après des semaines à planer dans la chaleur réconfortante de Dieu, il perd cette vision transcendantale, et ce malgré les montagnes de Substance Mort ingurgitées, sniffées ou injectées. Alors qu'il croyait avoir atteint le sommet de son épanouissement personnel, il se voit condamné à vivre sans le Dieu qu'il venait tout juste de découvrir, et dont il n'avait jamais ressenti la puissance irradiante auparavant. Ne comprenant pas pourquoi cette vision lui avait été enlevée, errant sur le bas-côté de l'autoroute, il croyait avoir tout perdu. Cervelle brûlée, complètement détruit, il mourra sans comme tous les autres comme un rebut dans une clinique fédérale. Cette histoire, c'est celle de tous ceux qui ont cru bon un jour, pour une jouissance courte et passagère, de goûter à la Substance Mort. Dans cette dystopie totalitaire, la Substance Mort est à la fois ce qui rend la vie des dominés la plus supportable, qui assure leur pacifisme, qui garantit leur peur et qui finit par les exterminer. Cycle éternel.

Bob Arctor est en apparence l'un de ces hommes perdus, pauvres, et qui vit dans une maison délabrée avec ses colocataires bien loin de ces quartiers riches ultra surveillés où demeurent les âmes bien nées et inquisitrices. Il est comme tous ces pauvres qui passent leurs vies à se droguer avec la Substance Mort tout en évitant les nombreux espions fédéraux qui sont infiltrés parmi eux et qui les traquent sous couverture. Mais Bob Arctor est également Fred, l'un de ces nombreux espions au double-visage, cherchant à résister à la maladie mentale qui le ronge depuis qu'il consomme cette drogue tout en essayant de faire tomber des trafiquants qui lui vendent cette came sans pitié. De manière bien ironique, Fred est chargé par ses supérieurs qui ne connaisse pas sa couverture de se surveiller lui-même. Dans cet incroyable jeu de dupes avec ses supérieurs machiavéliques, avec ses amis tortueux, avec celle qu'il aime et avec la société toute entière, il s'abîme peu à peu dans la folie, dans la dissociation de ses deux identités et se révèle à la fin ne plus être que l'ombre de lui même : un cerveau brûlé parmi tant d'autres. Dans ce roman incroyable et virtuose, Philip K. Dick nous dépeint une société dystopique dont le fonctionnement tout entier repose sur la culture, la vente, la consommation et le caractère mortifère de la substance Mort. S'il est évident que c'est notre société dont il s'agit, et de la véritable addiction à la drogue et de ses victimes dont il est question, l'auteur signe quoiqu'il en soit son plus beau roman et son plus beau manifeste contre les effets dévastateurs d'un hédonisme vide, dangereux et si lourd de conséquences. Un châtiment disproportionné pour une légère inconséquence.

Philip K. Dick nous parle non seulement de drogue, mais également d'espionnage, de faux-semblants et de l'hypocrisie d'une société moralisatrice et puritaine. Il écrit merveilleusement cette farandole de personnages hauts en couleur et dont les motivations sont extrêmement floues. Il y a une véritable densité psychologique et tragique dans ce roman bouleversant qui laisse au lecteur ce sentiment terrible d'impuissance face à l'auto-destruction de ces êtres pourtant si fragiles. D'une conception du monde ultra-pyramidale, il conceptualise un Temps nietzschéen en boucle fermée, dans lequel les événements passés sont également les événements futurs, dans un éternel recommencement. Plus que cela, il montre ce terrible effacement de soi du camé qui s'espionne lui même par ces mots formidables : "Que peut voir une caméra ? Que voit-elle vraiment ? Voit-elle dans la tête ? Plonge-t-elle son regard jusqu'au cœur. Voient-elles clairement ou obscurément en moi - en nous - la caméra passive à infrarouge ancien modèle, et la caméra holographique nouveau modèle ? J'espère qu'elles voient clairement, parce que ces temps-ci, moi je n'y vois plus en moi. Je ne vois que du brouillard. Brouillard à l'extérieur ; brouillard à l'intérieur. Pour le salut de chacun, j'espère que les caméras ont meilleure vue. Car si la caméra ne voit qu'obscurément, comme j'y vois moi-même, nous sommes tous maudits, maudits comme nous n'avons jamais cessé de l'être, et nous mourrons ainsi, en sachant peu et sachant mal le peu que nous savons."

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