Pour arracher le siècle à sa prison

Avis sur Sur le concept d'histoire

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Une vingtaine d'aphorismes tout juste, et voilà que se courbe sous les yeux pétrifiés du lecteur l'échine de l'histoire. Le temps n'est pas vide et homogène, l'histoire de l'humanité n'est pas une addition de faits que l'on devrait regarder d'un œil empathique : nous nous engluerions alors dans la gloire de ceux qui règnent. Et après tout, n'est-ce pas là le souhait des maîtres du moment ? Que les couronnes des tyrans s'enfilent le long de la frise chronologique, comme des perles dans un collier ?

En 1940, le fascisme triomphe en Europe. Voilà des années que les sociaux-démocrates allemands, pris dans l'idéologie du progrès et leur confiance aveugle ont vu les nazis leur dérober le trône. Les ghettos et les camps de concentration partout se multiplient. Partout on tente de fuir l'Europe titanique. C'est dans ces temps sombres que le juif Walter Benjamin écrit Sur le concept d'histoire à Paris, juste avant que l'armée nazie ne pénètre dans la capitale. Il y échappera de justesse, avant de choisir de se suicider à Portbou, souffrant de multiples maladies et en proie au désespoir, à la frontière franco-espagnole, entre l'Espagne de Franco et ce qui allait devenir la France de Pétain.

En résulte un texte noir et pessimiste, dans lequel Benjamin engage ses dernières forces. Il s'en prend à l'idée selon laquelle l'histoire serait linéaire - une idée encore partagée aujourd'hui - et critique vivement le Progrès. N'est-ce pourtant pas dans cette notion que repose toute la philosophie moderne ? Des Lumières à Kant, de Hegel à Marx, tous semblent penser que l'humanité progresse inéluctablement et qu'elle ne réitère pas ses erreurs passées. Après tout, la Raison, la Morale ne progressent-t-elles pas ? Le matérialisme historique n'est-il pas basé sur un développement continu de la Technique ? Il fallait bien un nihiliste comme Nietzsche pour remettre en cause l'idée d'une dimension linéaire de l'histoire, mais celui-ci est alors récupéré par les nazis...

Pour Benjamin, le matérialisme historique se double nécessairement de la théologie. Le temps est constellé d'à-présent, qui sont autant de moments messianiques. Rappelons qu'à l'heure du Jugement Dernier, le temps se fige et le passé se révèle intégralement, sous ses moindres aspects. Un instant messianique est donc une image historique qui révèle la teneur de l'époque. Elle prend parfois la forme d'une œuvre d'art, d'une personne ou d'une époque. D'où les articles de Benjamin sur Paris et Baudelaire, comme étant particulièrement représentatifs du XIXe siècle par exemple. Dès lors, l'historien matérialiste doit inspecter les époques passées de telle façon à en dégager des à-présent telles qu'ils révèlent la teneur d'un temps de l'histoire et permettent de mieux comprendre le moment présent. Son objectif est non pas une connaissance parfaite de l'intégralité des événements de l'histoire, mais la recherche des moments qui éclairent particulièrement la lutte des opprimés et peut permettre à ceux qui combattent aujourd'hui d'en tirer des enseignements.

Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. [...] Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

Benjamin s'appuie sur Angelus Novus, le tableau de Paul Klee pour créer une allégorie de l'histoire et nous presser de réagir. Tout opprimé combattant doit comprendre que le Progrès est bâti sur une montagne de cadavres et de révolutions défaites. La tâche du révolutionnaire devient alors celle de stopper le temps, pour en construire un nouveau, à l'instar du nouveau calendrier républicain de 1793, ou de cette étrange anecdote reportant des tirs non-concertés, partout dans Paris, sur les horloges, lors de la Révolution de Juillet.

Aujourd'hui, la stratégie des classes dominantes semble être celle du présentisme, de l'éternel présent, du There is no alternative. Elle se base sur une glaciation du passé, lequel n'est plus qu'un enchevêtrement d'époques indifférenciées, mises côte à côte les unes des autres, citées et exposées à outrance : l'histoire est devenue un catalogue kitsch. Le futur, lui aussi est confisqué, circonscrit à une temporalité décidée par le pouvoir, tout juste agrémenté du calendrier de sortie de gadgets technologiques et les saisons des séries télévisées. Et l'idéologie du progrès n'a pas disparu, loin de là. Elle est d'autant plus liée au sort de notre société : que se passerait-il si les éoliennes et les panneaux photovoltaïques ne venaient pas nous sauver de la catastrophe climatique ? Cette éventualité semble très probable compte tenu de l'imminence de l'épuisement du pétrole et des matériaux rares nécessaires à leur fabrication (voir les conférences sur Internet de Pablo Servigne ou de Philippe Bihouix).

Toutefois, bloquer l'histoire me semble être une tâche particulièrement difficile compte tenu de la crise de l'attention dont nous souffrons aujourd'hui, habitué que nous sommes à vivre sous perfusion d'annonces et de messages en tout genre à défaut d'expériences. Il me semble néanmoins que prendre le temps de lire ce (court) texte est une bonne entrée en matière. Rappelons que l'étymologie du progrès est celle de la marche en avant. Alors asseyons-nous en groupe et concertons-nous. Et si les sujets de discussion venaient à manquer, peut-être pourrions-nous discuter de ce poème de Mandelstam, pas le plus méconnu, Le siècle, que m'a souvent évoqué le texte de Walter Benjamin.

Siècle mien, bête mienne, qui saura
Plonger les yeux dans tes prunelles
Et coller de son sang
Les vertèbres de deux époques ?
Le sang-bâtisseur à flots
Dégorge des choses terrestres.
Le vertébreur frémit à peine
Au seuil des jours nouveaux.
/
Tant qu'elle vit la créature
Doit s'échiner jusqu'au bout
Et la vague joue
De l'invisible vertébration.
Comme le tendre cartilage d'un enfant
Est le siècle dernier-né de la terre.
En sacrifice une fois encore, comme l'agneau,
Est offert le sinciput de la vie.
/
Pour arracher le siècle à sa prison.
Pour commencer un monde nouveau,
Les genoux des jours noueux
Il faut que la flûte les unisse.
C'est le siècle sinon qui agite la vague
Selon la tristesse humaine,
Et dans l'herbe respire la vipère
Au rythme d'or du siècle.
/
Une fois encore les bourgeons vont gonfler
La pousse verte va jaillir,
Mais ta vertèbre est brisée,
Mon pauvre et beau siècle !
Et avec un sourire insensé
Tu regardes en arrière, cruel et faible,
Comme agile autrefois une bête
Les traces de ses propres pas.

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