Terre en vue, le voyage s'achève.

Avis sur Terre et Fondation - Le Cycle de Fondation, tome 5

Avatar Yyrkoon
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On peut parler ici d'un livre qui partage les lecteurs de science-fiction. Il me paraît nécessaire, tout d'abord, de le recontextualiser : Asimov avait écrit la trilogie originelle de Fondation au début des années 1950, dans sa jeunesse. Il n'y était plus revenu pendant plus de trente ans, lui préférant toutes sortes d'autres publications (il a vraiment fait de tout !).

Mais, il faut toujours qu'il y ait un mais : Asimov dans sa mégalomanie légendaire s'est mis en tête de raccorder ses trois grands cycles de science-fiction. Le cycle des Robots d'abord, qui commence avec des nouvelles sur la Terre et s'achève avec la série des romans mettant en scène Elijah Baley et R. Daneel Olivaw, à une époque où la Terre envoie une deuxième vague de colons peupler l'espace. Le cycle de l'Empire ensuite, cycle "mineur" mais néanmoins intéressant, où trois romans sans véritable lien entre eux mettent en scène la montée en puissance de Trantor, l'empire galactique. Fondation enfin, space opera contant (et là je fais un rappel mais vous devriez avoir honte s'il vous est utile, mécréants !) l'histoire de la Fondation, projet du scientifique Hari Seldon pour réduire la période de chaos qui suit la chute de l'empire.

On le voit, il existe déjà une continuité chronologique entre ces trois cycles, mais, ayant été écrits séparément, et sans intention d'unité, il va s'avérer très dur pour Asimov de les rassembler en un tout cohérent. Il commence pour cela par poursuivre le cycle des Robots dans l'espace, en écrivant Les Robots de l'Aube en 1983, et Les Robots et l'Empire en 1985. Ces deux romans magistralement écrits justifient la disparition des Robots, qu'on ne voit plus dans les deux cycles suivants, d'une façon tout à fait intéressante. Les cycles sont-ils raccordés ? Pas vraiment, puisque aucune référence au premier cycle n'est faite dans Fondation, et il serait trop facile de croire qu'une humanité de quadrillons d'individus puisse oublier aussi facilement jusqu'à l'existence de robots, même avec un traumatisme... Et puis, l'argent appelle notre bon juif (quota de blagues racistes : ok).

Nous voilà donc partis pour deux suites à Fondation, Fondation Foudroyée écrite en 1982, qui ne rentre pas vraiment dans ce projet mais se cantonne encore à l'univers de Fondation, elle permet néanmoins d'introduire l'objet de cette critique, Terre et Fondation (1986). Petite précision sur le titre, le premier qui ne commence pas par Fondation : en anglais, c'est Foundation and Earth. Mais, en dehors d'une considération de beauté du titre, l'inversion des deux parties en français me paraît tout à fait justifiée : dans cet opus, on abandonne totalement la Fondation pour partir en quête de la Terre.

Ce livre comporte des défauts, c'est vrai. Notamment son scénario, à première vue le pire qu'Asimov ait jamais écrit. Ici, aucun twist final renversant, presque aucune surprise, des étapes superflues d'un point de vue scénaristique... Enfin, le scénario global, car les étapes sur les différentes planètes qui jalonnent la quête sont dans l'ensemble plutôt intéressantes, sans pour autant être transcendantes.
On peut également dire que ce livre manque d'action et traîne en longueur, et si on ne recherche que de l'action sans réflexion, c'est vrai. D'une certaine façon, il manque à ce livre beaucoup d'éléments qui sont pourtant essentiels à un livre de science-fiction.

Et pourtant, j'ai apprécié la lecture de ce livre.

Je pense que dans ses œuvres, Asimov a toujours utilisé l'intrigue pour développer une réflexion plus profonde. C'est particulièrement vrai pour certaines nouvelles de Robots. Eh bien, ici, et trente ans après, cette tendance s'est exacerbée jusqu'à faire de la réflexion l'intérêt principal du roman. Ainsi, les nombreux dialogues entre Trevize et Joie ne servent pas à grand chose dans le scénario, puisque le but est ici pour Asimov de mettre en débat LA grande question posée par ce livre : Galaxia.

Galaxia, kexecé ? Le projet d'une galaxie qui serait un être vivant, un superorganisme, où chacun des hommes, mais aussi animaux, plantes, objets et atomes, perdraient une partie de leur individualité pour former quelque chose de plus grand, de nouveau, accéder à une condition supérieure. Cette conception, on le comprend peu à peu, est celle qu'Asimov défend, bien qu'il la sache utopique. Il faut avouer qu'on est tous perplexes au début, mais cette utopie est également un symbole, représentant beaucoup d'autres choses.

Il y a d'abord, la quête, très sensible chez Asimov, du système politique idéal. Asimov n'a jamais été démocrate ; il a longtemps été séduit par l'idée du "philosophe éclairé" de Platon, mais cette conception comporte aussi ces limites. À travers l'idée de Galaxia il nous présente une sorte d'aboutissement de cette réflexion (avec laquelle on est d'accord ou pas). D'ailleurs, le parallèle est très facile à faire avec notre Terre, si divisée et fragile vue de l'espace. Il y a aussi un autre thème intéressant de très près Asimov, puisque c'est un but qu'il a poursuivi toute sa vie : transcender la condition humaine. Il y a également une critique intéressante de l'individualisme, qu'ici Asimov oppose à la pleine réalisation de l'homme. Pour cela il n'utilise pas que sa chimère de Galaxia, mais également les différentes planètes où fait escale l'équipage au cours de son périple.

Et chaque planète est un prétexte pour Asimov pour faire passer un message, pour poser une (ou plusieurs) questions :

  • Sur Comporellon pas grand chose, à part un développement sur les
    rapports de l'homme à son milieu et les influences sur ces
    mentalités, avec aussi un questionnement sur la mémoire collective et
    ses ressorts, qui sera celui-là plus ou moins en filigrane sur toutes
    les planètes.
  • Sur Aurora, une réflexion sur le devenir d'une planète après la
    disparition des hommes, et par là-même sur la place très (trop ?)
    importante que prend de plus en plus l'homme dans l'écosystème.
  • Sur Solaria, une réflexion sur l'individualisme teinté de
    malthusianisme, poussé à l'extrême et ses conséquences, l'homme
    est-il plus heureux quand il n'a plus à se soucier de son bien être ?
    On touche aussi à la notion d'évolution, et de progrès.
  • Sur Melpomenia, une petite pensée pour l'amour du pompeux qui réunit
    tous les êtres humains, puis une considération biologique.
  • Enfin sur Alpha, un des passages les plus dispensables même sil est
    agréable, on se questionne sur le système social, les effets de
    l'isolement sur une communauté, la terraformation...

Ça, c'est pour la réflexion de fond : on voit que rarement un roman d'Asimov aura été aussi riche (et pourtant, c'est Asimov quand-même). Alors, est-ce là le défaut majeur de ce roman, sacrifier l'histoire et les personnages pour les idées ? Eh bien je ne pense pas, car on oublie une chose sur ce scénario.

Ce livre clôt le grand cycle d'Asimov, la grande œuvre de sa vie. Il clôt évidemment Fondation, le dernier des cycles chronologiquement, mais aussi les Robots ; et dans une moindre mesure l'Empire. Et c'est là que bon nombre de lecteurs sont passés à côté : si on n'a pas lu les deux autres cycles, on rate pour ainsi dire la moitié du livre (moi-même, ma première lecture, antérieure à celle des Robots ne m'avait pas transcendée...). En effet, au travers de leur quête, nos trois compagnons découvrent progressivement ce qu'il est finalement advenu des 50 planètes Spaciennes, et notamment des deux plus importantes, Auraora et Solaria ; de Baleyworld, première planète Colonienne. Mais surtout, on y apprend enfin quel aura été le destin de la Terre, la mythique planète d'origine de l’humanité sur laquelle Asimov aura mis en scène tant d'aventures, dans ses nouvelles d'abord, dans les romans de Baley ensuite, et dans le cycle de l'Empire enfin.

C'est vraiment en tant que conclusion de ce gigantesque cycle de 15 romans que Terre et Fondation révèle toutes ses qualités. Asimov déploie des trésors d'ingéniosité pour entrecroiser ses multiples scénarios, passés et présents et on ne peut pas lui retirer qu'il a réussi à en faire quelque chose d'on ne peut plus cohérent.

Donc, si on ajoute une quête mystique, des personnages tout asimoviens, des planètes toutes plus étonnantes les unes que les autres, d'intéressantes et multiples pistes de réflexion, et une découverte de l'histoire de l'univers (ni plus ni moins), je ne peux pas donner à ce roman, malgré ses longueurs, malgré son twist inexistant, moins de 8.

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