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Le moment de retirer un livre de son étagère est souvent émouvant. Les sens s’aiguisent à l’approche du papier ; le moindre livre de poche a sa préciosité, tantôt dans ses pages trop fines, trop souples, mais dont le grain jauni tourne la faiblesse en une aménité empressée, tantôt par son caractère cassant, aigre, quand les années ont révélé les cocktails de solvants du papier… Plus encore, c’est quand le livre a vécu en nos mains que lui est conféré un véritable pouvoir d’évocation. Son contenu resurgit alors à sa surface, ses mots sourdent sur sa pochette cartonnée, et reforment ce monde déjà esquissé lors d’une première lecture.
Pour Thérèse Raquin, j’imagine une funeste synesthésie : ma bibliothèque fondra sous une poisseuse humidité, sous l’haleine tiède qu’exhalent les caves ; ses montants paraîtront plus rigides, froids et visqueux. L’air ne circulera plus dans la pièce, il semblera que la nuit tombe, ou que le ciel s’est couvert de nuages d’hiver. Le passage du Pont-neuf et la boutique de Madame Raquin soupireront un instant, mais leur souffle pourri n’ira pas plus loin que mon imagination.

C’est que Thérèse Raquin, l’un des premiers romans du naturaliste Émile Zola, sait à merveille donner chair – cadavérique – à ce recoin parisien écœurant. D’ailleurs, le tableau du Passage est un reflet de ses habitants et du drame qu’ils traversent.
Thérèse, orpheline d’un colon et d’une indigène algérienne, a été élevée par sa tante auprès de son maladif cousin Camille, sous des soins étouffants et débilitants. Dans la continuité de sa morne jeunesse, son mariage avec son cousin s’est conclu, et rien n’a su perturber le tiède foyer provincial jusqu’à une crise d’égoïsme de Camille, décidé à trouver un emploi, une petite place dans la société parisienne, malgré les rentes sûres de sa mère. C’est alors le déménagement vers le passage du Pont-Neuf, et la rencontre avec les hôtes qui fréquenteront assidûment les irritantes réunion du jeudi soir chez les Raquin ; parmi eux, Laurent, ami de Camille mais aussi amant de Thérèse, paysan bon gaillard, ou plutôt bougre en recherche d’assouvissement de sa paresse. Ses fièvres nouées à celles de Thérèse sont de nature à les pousser au pire ; et quand le lien passionnel qu’ils forment se desserre, les cordes de leurs caractères se frottent, s’usent, mettent à vif leurs nerfs et leur nature de Bêtes humaines.

L’écriture de Zola se comprend dans un de ses aspects les plus vifs lorsqu’elle est mise en regard avec la doctrine naturaliste, qui s’illustre ici grandement sous deux aspects : la subordination de l’individu aux conditions physiologiques et l’influence du milieu.
Les allers-retours entre les bas-fonds parisiens et l’emprisonnement psychologique des personnages sont féconds ; l’un est la projection de l’autre, comme lorsque les vitres moisies du passage du pont-Neuf filtrent la lumière – surtout les jours de pluie –, préfigurant la psychose de Laurent et Thérèse, hantés par le spectre du noyé, enfermés dans leurs idées fixes. Aujourd’hui, l’on perçoit généralement ce rapprochement dans un sens métaphorique, bien loin de la démonstration scientifique que pensait établir Zola. Son ambition, ainsi que les tares de sa méthode, paraissent d’ailleurs en bien des points à travers le récit. Ainsi lorsque les causes de tous les actes de Thérèse sont réduites à sa "passion" instinctive brute, en rapport au sang algérien qui coule dans ses veines, et à sa féminité.
En cela, l’intérêt que l’on porte à Thérèse Raquin peut être limité. Les personnages qui évoluent sous la plume de Zola sont certes, dépeints avec une grande force, mais finalement conventionnels et peu crédibles. L’approche naturaliste, pour rendre plus aisée l’étude des déterminismes, en a érodé les contours, et bien souvent ils sont réduits à l’état de pures brutes, uniquement guidées par leurs instincts, « entraînées par le fatalisme de leur chair », rongées par un « simple désordre organique ». En résulte un matérialisme vulgaire sur lequel se développe une démonstration quasi-mathématique.

Aujourd’hui, le discours pseudo-scientifique de Zola s’écoute encore, mais il n’est qu’entendu avec peu d’intérêt. Si Thérèse Raquin reste captivant, c’est par sa géniale articulation dramatique. La plupart du propos naturaliste peut être reçu, comme dit plus haut, en tant que métaphore, artifice stylistique poussant parfois aux bornes du fantastique – je pense à la description des angoisses de Laurent, présagées auparavant par tant de jeux d’ombres, et poursuivies par tant d’échos… ne serait-on pas là dans une exploration novatrice de la perception de son environnement que fait un homme rongé par la paranoïa ?
Aussi les descriptions psychologiques en tant que telles n’occupent pas une place prééminente. Les tempéraments des personnages – qui restent le premier objet de l’attention de Zola – se dessinent plutôt par des jeux d’évocations puissants et à travers les actions qu’ils entraînent. Ainsi l’égoïsme général des participants aux soirées du jeudi chez Madame Raquin, qui revêt bien des formes, et dont les implications deviennent de plus en plus glaçantes à mesure que l’équilibre du foyer Raquin se détraque, et que chacun, aveugle, garde les yeux rivés sur son propre petit horizon personnel.

Difficile à croire que je veuille garder cet ouvrage poisseux et dégoulinant sur mes étagères. Je ne voudrais pas que son souffle fétide aille imprimer aux autres livres cette odeur de lit de rivière, de vase et de poisson, dont on ne peut se défaire… Laurent et Thérèse s’y sont laissés prendre. Mais ce n’est pas mon vague dégoût à son égard qui doit sceller son sort. Tout répugnant qu’il est, il reste un recoin du monde vu d’un regard autre, insigne d’une certaine liberté. Lui aussi, l’humide morceau de papier, il rayonne, et contribue à la découverte des horizons plus vastes que renferme ma bibliothèque.

Verv20
7
Écrit par

il y a 4 ans

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Thérèse Raquin
Pravda
8

Noirs dessins

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Critique de Thérèse Raquin par oaristyss

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