Être ethnologue en Amérique du Sud dans les années 1930.

Avis sur Tristes tropiques

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C'est après en avoir entendu des extraits lus sur France Culture que j'ai décidé de me plonger dans ce livre, dont j'entendais depuis longtemps qu'il était un des grands livres du XXe siècle. Et en effet. Cela dit, je ne savais pas à quoi m'attendre en termes de contenu.

C'est un livre autobiographique, qui n'est pas écrit de manière chronologique, dans lequel Claude Lévi-Strauss raconte ses expéditions de 1936-1936 en Amazonie. Avec une précision d'entomologiste, cet écrivain qui manie une langue française à la fois élégante et d'une précision redoutable décrit non seulement ce qu'il a vu, mais les effets de sa présence et les découvertes intellectuelles que lui-même en tire. L'ouvrage a été écrit 20 ans après, en 1955, à l'aide de carnets. Comme je l'ai dit, le récit n'est pas chronologique : souvent, Levi-Strauss met en parallèle deux anecdotes d'époques différentes, mais qui éclairent le même phénomène.

C'est un ouvrage dense, qui par ses nombreuses anecdotes pourrait évoquer un épisode de l'Odyssée du commandant Cousteau, mais avec des enjeux intellectuels démesurés. On est constamment émerveillé par le décalage entre la richesse des informations qui sont collectées et les multiples contraintes (manque de temps, intempéries, maladies, contraintes de ravitaillement, et bien sûr barrière culturelle). Derrière, il y a aussi la mauvaise conscience de l'homme du XXe siècle, témoin de l'accélération de l'industrialisation, qui sait que ces sociétés primitives sont condamnées, et que la seule manière de ne pas les oublier, c'est de les décrire.

Levi-Strauss présente son parcours intellectuel, sans doute par honnêteté, pour expliquer les biais que son raisonnement serait susceptible de prendre.

C'est aussi un ouvrage de géographie du Brésil, avec énormément de notations véristes.

Il y a une certaine ironie dans la première phrase : "Je hais les voyages et les explorateurs".

Je vais maintenant faire pour moi-même un bref rappel des différents chapitres. Levi-Strauss sera abrégé en LS.

Première Partie - La fin des voyages.
I - Départ.

LS s'étonne du succès des récits de voyage, qu'il porte en piètre estime et dont la vogue n'est que récente. Il fait un portraît critique et affectueux de son maître, Georges Dumas, qui contribua à fonder l'université de Sao Paulo.
II - En bateau
Traversée de l'Atlantique sur un bateau mixte frêt-passagers. Rapporte au passage son autre départ, en 1941, pour fuir l'holocauste, en compagnie de Breton et Victor Serge, avec arrêt à Fort-de-France.
III - Antilles
Aperçu de Fort-de-France en 1941. Anecdote à Bahia d'une visite au poste pour avoir pris un jeune Brésilien noir. Problèmes de malle, arrivée à Porto Rico.Premier contacte avec la ville américaine, "toujours semblable, par la légèreté de la construction, le souci de l'effet et la sollicitation du passant, à quelque exposition universelle devenue permanente". Un agent du FBI permet l'accès au sol américain.
IV - La quête du pouvoir.
Souvenir d'un chef d'expédition brésilien, intuition que la modernité détruit les cultures. Duperie des récits de voyage, comparés à des "épices morales" dont a besoin notre société. Dans les tribus visitées, l'individu apprend de la philosophie du groupe. Difficulté de retrouver des maisons typiques dans la banlieue de Lahore. Regret (illusoire ?) de ne pas avoir été parmi les premiers explorateurs.

Deuxième partie - Feuilles de route.
V - Regards en arrière.
Retour sur l'obtention d'un poste détaché à Sao Paulo, avec l'appui de Célestin Bouglé. Faible sensibilité de l'entourage à l'ethnographie. On l'assure qu'il n'y a plus d'Indiens. Portraît de Victor Margueritte.
VI - Comment on devient ethnographe.
Retour sur la préparation à l'agrégation de philosophie, ses pièges intellectuels desséchants pour l'esprit, dégoût de devoir refaire le même programme ("les aptitudes me manquent pour garder sagement en culture un domaine dont, année après année, je recueillerais les moissons : j'ai l'intelligence néolithique"). Vocation pour l'ethnographie, qui nécessite "une sorte de déracinement chronique". Découverte successive de Freud, Marx. Découverte de Primitive Society de R. H. Lowie.
VII - Le coucher du soleil.
Février 1935, départ de Marseille pour Santos. Extrait de carnet avec description du ciel.

Troisième partie - Le nouveau monde.
VIII - Le pot-au-noir.

Passage de l'Equateur au niveau du pot-au-noir. Réflexion sur la frontière psychologique Europe-Amérique, qui faisait paraître celle-ci merveilleuse. Extraits d'ouvrages du XVIe siècle. Description de l'arrivée progressive sur le Brésil, son gigantisme. Baie de Rio.
IX - Guabanara
Rio, récit de Jean de Léry, parti en 1555. Arrivée catastrophique, querelle entre protestants et catholiques, pourtant entourés d'Indiens hostiles. Qualités ethnographiques de Jean de Léry. LS cherche des traces de l'épisode. Sentiment d'être devenu riche. Ville inversée, où les pauvres sont rejetés en hauteur.
X - Passage du Tropique.
Petits ports de la côte au Nord, qui recueillaient les richesses de la région des Minas Gerais. Désormais comptoirs déserts. Passage à l'économie du sucre, autour de Santos, port de Sao Paulo. Description de la forêt tropicale, de la morphologie du Brésil. Paysages dévastés par l'agriculture pionnière ("Ici, le sol a été violé et détruit"). Là où la végétation renaît, capoeira (forêt secondaire, basse). Paysages frustes, moins anthropisés qu'en Europe.
XI - Sao Paulo.
Description des villes sud-américaines : "elles vont de la fraîcheur à la décrépitude sans s'arrêter à l'ancienneté". Villes en perpétuel changement, dont il ne reste pas de trace de l'aspect passé, mais aussi affectées de ravages précoces du temps. Sao Paulo, ville indomptée. Description de la variété des quartiers. Bourgeoisie paulite et son goût pour la culture vulgarisée. Classe d'étudiants pauvres.
Quatrième partie - La terre et les hommes.
XII - Villes et campagnes.

Incursions dans les faubourgs de Sao Paulo. Immigrés japonais. Marchés tenus par les Noirs. Figa (talisman). Fêtes de quartier. Comparaison de la croissance des villes à la botanique. Littoralisation au XXe siècle, villes de l'intérieur désertées. Bourgades fluviales tuées par le chemin de fer, villes minières fantômes. Villages-carrefour et bocas de sertao, qui subsistent. Description des pistes, en constante transformation selon les saisons.
XIII - Zone pionnière.
Forêt du Parana, avec à son abord le front pionniers. Villes temporaires, immigration nordique. LS distingue 4 modes de vie. Croissance des villes vers l'ouest. Description de Curitiba, capitale de l'Etat de Goyaz.

(Note à moi-même : visiter avant de mourir Taxila et Sirkap, au Cachemire).

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