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Avis sur Ubik

Avatar Zaul
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Vous vous sentez nauséeux, las de certains produits SF souvent fades et inconsistants sur le marché? Revenez à l'essentiel et tournez vos regards vers Ubik, valeur sûre depuis des années, médicament absolument magique et sans fioritures !
Vous ne vous sentez pas trop concernés, vous pensez vous être trompés d'endroit? Peut-être êtes-vous simplement un peu déboussolés, tiraillés par des ballonnements à l'estomac, un peu mal en point? Pas d'inquiétude non plus! Adoptez tout de suite Ubik, réponse efficace à vos douleurs, vos soucis et autres tracas !

Avant toute chose, lire attentivement la notice et veiller à utiliser Ubik conformément au mode d'emploi. L'utilisateur est averti des SPOILERS nombreux aux effets indésirables dans les lignes qui suivent.

Ubik est l'un des livres les plus importants jamais écrits. Une assertion que je ne peux qu'énoncer avec une fierté qui égale le peu de prise de risque qu'elle implique, tant le livre est important et magique. On pourrait l'expliquer rapidement, en disant que toute la pensée de P. K. Dick, qui pourtant considérait ce livre comme relativement mineur (c'est une "œuvre de jeunesse" disait-il) et s'étonnait lui-même sincèrement de son impact, se trouve présente dans Ubik. Ubik concentre et irradie une grande part de folie et de paranoïa de son auteur, aussi génial qu'il était névrosé ; il donne surtout un aperçu du regard visionnaire d'un "décortiqueur de monde" qu'était, avant d'être un inventeur de monde et d'histoires, P. K. Dick : Ubik reste une œuvre criante d'actualité. Quelques effets indésirables, en vrac :

L'argent

Dick le visionnaire est avant tout un homme qui regardait le monde de son temps avec cynisme, sinon clairvoyance : le monde capitaliste est l'une des cibles de choix du livre (Dick n'a jamais eu un rond de son vivant, ou presque). Dans la société au capitalisme effréné imaginée dans Ubik, la pub joue un rôle majeur ; son importance est sensible et néfaste dans Ubik, et vient mettre en doute la stabilité du réel : Runciter s'adresse à Joe Chip à travers des publicités qui passent à la TV... Tout est associé à l'argent ; la société est le haut lieu d'épanouissement des multinationales où l'homme est constamment asservi par l'argent, à tous les niveaux. Rappelons-nous les références amusées à Disney : Dick imagine une pièce à l'effigie de Walt Disney... (Dick ira plus loin encore dans "Le dieu venu du centaure" avec ses « poupées pat »...) Joe Chip, triste héros sans le sou, ne peut même plus rentrer chez lui, dès les premières lignes du bouquin. Oui, nous dit K. Dick : Dans le « monde réel », il faut payer, et le futur n'échappera pas à la règle.

La guerre froide

La guerre froide a énormément marqué Philip. K. Dick (c'était un de ses thèmes de prédilection -sinon de paranoïa- comme en témoigne "Le Maître du haut château"). Après la seconde guerre mondiale, toute attaque est devenue sournoise et cachée, tout est devenu espionnage, machination et guerre de l'information dans un contexte fortement capitaliste de concurrence effrénée. A l'image de "Le Dieu venu du centaure", roman où Dick imagine que ce sont les grandes multinationales qui dirigent les hommes (et où il est étonnant d'ailleurs de remarquer que toute politique est reléguée au second plan et semble totalement absente), Ubik met en scène cette guerre de l'information à travers un monde où l'évolution naturelle de l'homme l'a doté de facultés permettant de se prémunir contre les attaques de ses prochains, apparentés à des surhommes. Les principes scientifiques issus du darwinisme sont réutilisés et amplifiés : Spectacle désabusé d'une humanité qui a évolué pour se prémunir de dangers comme pour attaquer son prochain...
Ainsi dans Ubik, certains hommes possèdent un pouvoir particulier pour accéder à une information, plus rarement d'interagir matériellement avec les choses (hors du contexte de guerre froide, voyons d'ailleurs comme notre société moderne nous en fait faire tous les jours l'expérience : espionnage industriel, course à l'information des médias, manipulations politiques de l'information, etc). Dick imagine donc qu'à chaque pouvoir correspond un contre-pouvoir, qui, par un phénomène d'évolution, réagit pour en contrer les effets.

L'information (Informatique?)

S'il y a quelque chose d'absolument visionnaire dans Ubik, c'est cette façon de concevoir le monde comme une sorte de grand réseau ou les données personnelles sont à la fois capitales et fragiles, mises à mal sur une grande toile semblable à ce qu'est aujourd'hui Internet.
Si l'on regarde les choses en détail, on remarque que la lutte pour la survie, dans Ubik, passe obligatoirement par le contrôle de l'information. Des organismes privés, individus ou « norms » (n'ayant pas de pouvoir) peuvent effectuer deux actes principaux concernant l'information : la demande d'information qui correspond à une attaque (mais comment ne pas penser aux hacks?), et la volonté de protection d'informations qui correspond à une défense (antivirus). Deux grandes multinationales répondent à ces demandes :

➔ La première, entreprise de Ray Hollis, emploie des « pouvoirs », c'est-à-dire des actants pouvant répondre à toute demande d'information, comme l'espionnage industriel : « télépathes » (liseurs d'esprits ou espions comme le fameux S. Dole Melipone), « précogs » (personnes ayant une « vision compartimentée du futur » et pouvant voir l'un des futurs dominants, et donc prédire l'avenir sans le modifier, comme Bill ), ainsi que divers autres « pouvoirs » n'ayant pas trait à l'information, donc secondaires, et dont certains sont assez cocasses : « parakinésistes », « résurrecteurs », « animateurs », et autres personnages ayant par exemple la capacité de « soulever des objets », de « changer de la pierre en pain », de « donner naissance sans fécondation » (la question religieuse abordée ici est un thème qui a marqué Dick), d'« enrayer des maladies »...

➔ Pour détecter ces attaques et faire du profit en répondant à la demande des organismes privés ou « norms » qui veulent garder leurs informations confidentielles, la multinationale de Glen Runciter, chargée de la défense, emploie des « éclaireurs » (GG. Ashwood) qui détectent les « auras télépathiques » des espions et font appel à un testeur électronique (le personnage principal, Joe Chip) pour en déterminer la nature et la puissance et permettre de savoir quel contre-pouvoir mettre en œuvre pour la « nullifier ». Aux « téléphathes » correspondent les « anti-thélépathes », qui brouillent les capacités des premiers, aux « précogs », les « anti-précogs », qui les ramènent à une « vision compartimentée » du futur sans choix dominant, et aux multiples « anti-pouvoirs » correspondent donc d'autres anti-pouvoirs divers (« anti-animateur », « anti-parakinésiste »...). Dick dénonce clairement, avec l'utilisation qu'il fait de la science, un monde sauvage régi par l'affrontement incessant de forces contradictoires. Il stigmatise ainsi le paradoxe de la société moderne qui voit ses instincts primaires ressurgir d'autant plus violemment que l'espèce a évolué et que le progrès scientifique est important. Et force est de constater que cette projection, qui dénonce l'individualisme et le capitalisme, est, pour nous lecteurs du XXIème siècle, criante d'actualité.

Le réel et la question de la fin d'Ubik (SPOILERS)

C'est la grande question d'Ubik, le coeur d'une l'expérience de lecture qu'impose le livre, celui de l'oscillation, si chère aujourd'hui à la sience-fiction, entre les possibles, portée ici à une forme assez géniale... Qu'est ce que le réel? Ou se situe l'être pensant, dans quel monde? Quelles peuvent être ses certitudes? Quelle est la stabilité qu'il lui est possible d'accorder à ce qu'il croit être des certitudes? Qu'est-ce, alors, que la vérité? Est-elle accessible? Dans Ubik, tout est glissement, interférences, et il serait trop long de montrer que chaque "monde" que met en place Ubik renvoie à une réalité en apparence rassurante, mais toujours profondément déceptive...

Mais il y a mieux : le réel est le moment clef de la fin d'Ubik, et ceux qui ont lu l'œuvre seront peut-être intéressés par des réflexions sur la fin de l'ouvrage (elles ne sont pas toutes de moi et proviennent de lectures diverses). Après tout, on se livre bien à des réflexions critiques plus que poussées sur Inception de Nolan, alors, allons-y :

Comme vous le savez, Runciter découvre à la fin du roman une pièce à l'effigie de Joe Chip, objet « impossible », qui le plonge, comme le lecteur, dans un doute absolu du réel. Alors que cette question semblait avoir été résolue, le retournement final pose à nouveau la question de la définition du réel. Mais peut-on seulement avoir une seule certitude sur ce point ? Faut-il y voir une vision désenchantée de la science et pessimiste du monde? Cette fin amène à trois possibles lectures, qu'il est important de regarder de près tant elles peuvent être révélatrices du projet final de l'auteur :

Un premier niveau de lecture se contente, dirons-nous, de savourer un classique "effet de chute" qui s'apparenterait au jeu littéraire d'un auteur qui s'amuse à miner l'impression finale de réel. Elle tient du « clin d'oeil » au lecteur plus que d'un bouleversement profond.

♛♛

La seconce lecture, plus poussée et raisonnée, fait de l'épisode de la pièce impossible un retournement complet : Runciter, que l'on croyait garant de la stabilité du monde et bien vivant et réel tout le long du livre, serait lui aussi mort dans l'épisode central du roman. C'est l'explication la plus logique à première vue. Runciter mort-vivant prendrait in fine conscience de sa propre mort, de la dégénérescence dans laquelle il se trouve : aussi, depuis l'explosion, Ubik raconterait la semi-vie de tous ses personnages principaux, Runciter y compris. L'épisode final serait une sorte d'entropie fondamentale que dénonce l'auteur.

♛♛♛

Une dernière hypothèse remet en cause à un niveau supérieur le sens global du roman. En effet, dans nos deux lectures précédentes, le "réel", du moins ce que l'on conçoit habituellement comme étant la réalité, n'était aucunement altéré, puisque la ruine des certitudes concernait uniquement le monde de la semi-vie.

Ce n'est pas le cas dans la troisième lecture possible, qui altère le réel, le transforme en profondeur, fait corps avec ce qui semblait être la règle uniquement dans les frontières dans la semi-vie. Vertige : le réel n'est plus une assurance contre la mouvance des choses, c'est une réalité profondément déceptive. Expliquons-nous : dans les deux lectures précédentes, la « réalité » de Glen Runciter n'est pas remise en cause, ni le fait qu'il soit vivant, comme on l'a avancé dans notre deuxième hypothèse de lecture, qui reste, fondamentalement, une hypothèse. Si l'on considère que Runciter est vivant - et non mort, comme dans la deuxième hypothèse - la pièce devient alors la preuve que la frontière entre vie et semi-vie n'est plus aussi évidente, qu'une "fuite" est en train de se produire, et donc qu'entre ces deux mondes qu'on pensait clos la suprématie que l'un pouvait avoir sur l'autre n'est plus aussi évidente. La semi-vie commencerait à déborder l'autre, la vraie, ce socle à notre croyance, à l'imprégner, tout comme Runciter imprégnait la présence de Joe Chip. L'on pourrait alors avancer que tout ce qui avait dégénéré dans un monde s'apprête à la toute fin du roman à dégénérer dans le second (« Tout ne faisait que commencer » dit la dernière phrase du roman) : à la fin d'Ubik, nous sommes au début, le livre fait office de prémices à la vraie histoire, la vraie aventure, la vraie ruine de toute certitude. L'aérosol Ubik, seul objet qui donne une consistance véritable et "ancrée" au monde de la semi-vie, a fini par infilter la réalité par le même passage qu'emprunte la réalité pour infiltrer la semi-vie. Ubik-objet, qui est la certitude d'une réalité « dure » dans le monde de la semi-vie, devient un déclencheur d'une incertitude totale en empruntant, à l'envers, le chemin vers la vraie vie, le monde réel. Ce niveau de lecture nous plonge dans un monde qui met fin à toute certitude. C'est une sorte de monde quantique, règne du probable et des réalités multiples qui ne connaît pas l'« effondrement de la fonction d'onde », et où le fameux chat de Schrödinger (qui permet d'imager le paradoxe de la physique quantique) peut être mort et vivant à la fois... Vertige donc : les doutes de Joe Chip sont devenus les nôtres ; Un "Je suis vivant et vous êtes morts " semble résonner étrangement dans notre tête, tant il semble évident qu'il ne regarde plus maintenant que la fiction, il s'intéresse à celui qui tient le livre, au réel, à notre réel. Et le lecteur d'avoir un frisson, de fermer l'ouvrage avec la bouche sèche. Et de se dire qu'il n'est, décidément, pas encore guéri. Et de reprendre rapidement une bonne rasade d'Ubik.


Vous l'avez compris, tentez comme moi l'expérience Ubik, une fois, deux fois, trois fois, et vous verrez le monde autrement ! Vous serez bien-sûr remboursé si vous n'êtes pas satisfait. Mais cela ne saurait aucunement se produire... tant l'efficacité d'Ubik est merveilleuse !
A utiliser conformément au mode d'emploi.

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