Ce livre signé par Éric Michaud, historien de l’art, n’est pas un récit chronologique des arts sous le IIIe Reich au service de la propagande d’un État totalitaire, raciste et antisémite. Non, c’est une réflexion, parfois très pointue, sur les liens entre l’art, la politique et la société dans le régime hitlérien. Les personnes qui connaissent mal le nazisme, ses dirigeants et les artistes allemands de cette période seront vite perdues. Il faut le préciser car la réflexion thématique, toute stimulante qu’elle est, peut se révéler complexe et déstabilisante. J’ai trouvé très intéressante la partie où l’auteur nous explique la mise en place d’un « national-christianisme », les nazis rejetant la religion chrétienne comme totalement dépassée voire nocive mais imposant une sorte de nouveau culte, la croyance en une race aryenne supérieure à toutes les autres, seule « créatrice de culture » à travers les œuvres « aryennes » produites, censées exalter la Beauté, la Force et le Corps en mouvement. Tous les autres sont jugés comme des « destructeurs de la culture » à commencer évidemment par les Juifs, accusés d’« art dégénéré » et de nombreuses œuvres d’art détruites au nom de cette idéologie raciste. Le IIIe Reich a mis sur un même plan les artistes, les ouvriers et les soldats puisque tous doivent œuvrer, ensemble, au Salut de la « race nordico-germanique ».
À la tête de ce national-christianisme, un nouveau Messie, Hitler, les nazis reprenant beaucoup de mots, de symboles et de gestes du christianisme et se les appropriant. Une dictée donnée aux écoliers de Munich comprenait ce passage : « Tandis que Jésus a été crucifié, Hitler a été promu Chancelier ». Le 1er s’est sacrifié, est mort, alors que le 2nd a survécu, passé tous les obstacles et triomphé, « Sauveur » de la nation allemande et se voyant avant tout comme « l’artiste des artistes », décrétant les œuvres acceptables et celles qui ne le sont pas. Lui-même a d’ailleurs dessiné des plans de bâtiments, une esquisse aussi de la fameuse « Volkswagen », la voiture en forme de coccinelle, dont la réalisation a été confiée à Ferdinand Porsche. Un art qui devait trouver ses racines jusque dans la Grèce antique. Le passé glorieux doit être mis en valeur mais l’art moderne refusé et même détruit (le cubisme…). L’écrivain Gottfried Benn, rallié au nazisme en 1933 avant de s’en détourner au bout de quelques mois, a alors écrit : « L’art est la conservation d’un peuple dans son espèce, sa définitive continuité héréditaire ». Nous ne sommes donc pas dans un simple outil de propagande, afin d’embrigader les populations qui ne doivent plus penser par elles-mêmes et où toute critique d’art interdite. L’art du IIIe Reich, en particulier les images pour Hitler, doit être le véhicule de l’idéologie totalitaire, comme une sorte de révélation immanente. Hitler a défini ainsi la propagande : « La propagande, il faut en arriver à en faire une foi, afin que l’on ne distingue plus ce qui est du ressort de l’imagination et ce qui est réalité ». Dans un tel régime, tous ceux et celles qui refusent de se plier à cette idéologie doivent être éliminé(e)s. Et penser par soi-même devient dangereux : « Je n’ai pas de conscience. Ma conscience s’appelle Adolf Hitler ! » a dit Goering, le n°2 du parti nazi…Un ouvrage intéressant.