(Okay, la référence était un peu facile, mais fallait bien que quelqu'un la fasse.)


Je commençais à perdre complètement foi dans la capacité de la littérature contemporaine à m'emporter, à me prendre dans un univers propre pour faire un bout de chemin, sur quelques centaines de pages, et là, un petit miracle s'est produit : alors que je désespérais, alors que je n'avais qu'une hâte - retourner à mes délicieux classiques -, je me suis fait embarquer par Un travail comme un autre, de Virginia Reeves. Oh, disons-le de suite : ce roman n'est pas une oeuvre exceptionnelle, ce n'est pas un monument de la littérature, mais c'est un roman à histoire, c'est-à-dire un récit qui existe seulement pour son histoire. C'est exactement le principe d'un Harry Potter : J.K. Rowling n'écrit pas mal, mais enfin sa plume n'a rien de formellement admirable, elle est juste fluide et simple, faite pour conter de la manière la plus absorbante et efficace une histoire dépaysante. Or ici, on n'est certes pas dans le registre du merveilleux et il y a une toile de fond sociale (avec des éléments de réflexion sur la justice et l'univers carcéral dans l'Alabama des années 1920, un contexte ségrégationniste et sexiste mais très discret, car les bons sentiments prennent le dessus), mais la puissance est tout entière concentré dans le contenu, et non le contenant.


Force est de constater que la narration est très habile : l'alternance entre la troisième et la première personne est faite avec beaucoup de talent, sans que jamais ne se confondent les informations, et avec une maîtrise impressionnante de l'ellipse - l'histoire se déroule en effet sur une durée de onze ans environ. La psychologie des personnages est aussi très bien développée par l'autrice, pas d'un point de vue sociologique, mais plutôt d'un point de vue personnel - on comprend en effet très bien le ressenti du personnage principal, de sa femme, et assez bien ceux des personnages secondaires ; on échappe en outre à un manichéisme pénible grâce à la réflexion sur la culpabilité, la rancune, les liens, qui ne sont simples qu'en apparence, entre les différents personnages, le tout sans lourdeur, sans morale ; on échappe enfin à des généralités qui m'eussent affligée sur les "catégories" de personnes (que ce soit de la part de l'auteur ou dans le contexte, car, je l'ai dit, l'autrice ne se mouille pas trop sur les préjugés raciaux et machistes qui imprègnent la société du XXe siècle). Bref, tout est fait pour que l'histoire, en douceur, te happe sans que tu t'en rendes trop compte, pour que tu t'identifies à des personnages aussi humains que rugueux parfois dans leur humanité, et dont le comportement se plie aux difficultés de la vie - labeur, résignation, attente, hiérarchie, querelles éternelles, autant de mots qui évoquent très prosaïquement ce à quoi tout un chacun est confronté en ce bas monde. Il ne s'agit pas de savoir comment Roscoe T. Martin, le héros, va s'en sortir avec sa peine de prison démesurée, mais plutôt de voir comment il est informé, modelé, tordu même par l'avalanche inattendue des circonstances malheureuses, à partir d'une vie tout à fait ordinaire, dans une ferme, avec sa femme et son fils. C'est, à mon humble avis, le seul enjeu de ce roman, qui n'a guère de prétentions à l'excellence littéraire ou à l'originalité la plus significative, mais qui s'intéresse à un basculement, à un moment T, dans la vie d'un individu, avec une finesse salutaire.


En somme, tout est mis en oeuvre pour que l'enjeu soit atteint, et il m'a été difficile de ne pas m'attendrir à l'excès, de ne pas avoir une boule dans la gorge aux moments d'horreur, de peur, d'anxiété, au point que j'ai lu la nuit dernière jusqu'à quatre heures du matin sans ressentir la moindre fatigue. Et si je n'en ressors pas changée, j'en ressors au moins avec un plaisir de lecture renouvelé, et parfois, surtout après avoir lutté pour finir les trois premiers livres imposés du Prix du premier bouquin Stock/SensCritique, parfois c'est tout ce dont on a besoin. Je suis donc heureuse de terminer là-dessus mon travail de jury : un peu de souffle... un peu d'électricité, enfin.

Le 2 octobre 2016

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