"Le mal existe" ou l'exaltation du calvinisme ellroyen.

Avis sur Un tueur sur la route

Avatar Paul Staes
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La différence fondamentale entre un écrivain moyen et un auteur majeur réside en la faculté dudit artiste à créer autour de ses œuvres un véritable cosmos, avec ses lois, ses valeurs, ses principes et ses rouages propres. Indiscutablement, James Ellroy est un auteur majeur de XXème siècle, un maître du roman noir et un véritable personnage à lui tout seul dont on ne rappelle pas les prises de positions ultra républicaines et le passé tragique. Un tueur sur la route est un roman un peu marginal dans l'oeuvre de James Ellroy, mais il éclaire de bien des façons les perspectives philosophiques et littéraires de l'auteur en prenant le contre-pied d'un roman noir classique. Cette fois ci, c'est un tueur en série qui est le personnage principal : celui-ci narre dans un roman destiné à être publié après son arrestation son épopée sanglante, pleine d'assassinats et de carnages. Martin Plunkett est un jeune adulte d'une vingtaine d'année quand commence ses péripéties de cambrioleur, pour s'achever en un marathon de meurtres tous les plus horribles les uns que les autres. Sur fond d'une idylle entre Martin et un autre tueur en série, James Ellroy déroule en sous-main ses théories criminologiques et métaphysiques dans un roman dans lequel son style cru, haché et cynique est un véritable plaisir de lecture. Que l'on soit d'accord ou non avec la vision très pessimiste de l'auteur sur l'homme et la société protestante, il est impossible de nier un talent phénoménal et une finesse d'esprit remarquable. Un tueur sur la route ne se hisse certainement pas au niveau du Quatuor de Los Angeles, mais il en est presque un préliminaire utile, une appendice haletante, un joli voyage aux Etats-Unis qui évoque Nabokov et C'est arrivé près de chez vous.

James Ellroy est un passionné de criminologie, et épouse les théories les plus sécuritaires et les plus sensationnalistes. D'une certaine manière, il est le Laurent Obertone américain. Quoique je ne partage quasiment aucune de ses prises de position, il faut admettre que cela fascine. D'abord, dans ce roman, le personnage principal est un tueur en série américain, un prototype criminologique n'existant que dans ce pays là, ou encore dans des pays qui s'y rapprochent dans sa structure individualiste protestante (Canada, Australie, Nouvelle Zélande, ...). En effet, ce tueur en série est le symptôme d'une société sans cellule traditionnelle très forte que l'on trouve dans les sociétés catholiques (France, Italie, Espagne, ...) comme la famille, le clergé ou l'Etat Providence, le tout auréolé d'une misère sexuelle très intense et d'une grande anomie. Ainsi, cette histoire serait très difficilement transposable dans notre pays. Ce tueur n'est pas un criminel classique, mais bien une constellation de différentes criminalités. Tuant aussi bien pour des motifs sexuels, fantasmatiques que purement cupides, l'homme n'a pas de réelle sexualité définie, ne semble pas fou, maîtrise sa rationalité et tue par véritable plaisir, parfois par pure nécessité alimentaire. Ses obsessions, également, ne sont pas statiques : elles changent, se modifient et sont très fluctuantes. Ses maîtres à penser et ses références sont également très étranges, et son histoire d'amour avec Ross Anderson prête à rire tant il s'agit de deux êtres semblables, et en même temps comme faits de carton pâte : des assassins génériques, sans profondeur, sans histoire. L'homme n'a vécu aucun réel traumatisme, il n'est pas une victime, il n'est issu d'aucun déterminisme, ni social ni familial : il a choisi par pur libre-arbitre (fais ce qu'il te plait, et fais le super bien) d'être un assassin. Ainsi, par l'intermédiaire de l'Inspecteur du FBI chargé des tueurs en série, James Ellroy déroule sa prêche : un tueur en série n'est pas seulement le fruit victimaire de son histoire, il est juste par essence le mal, sans espoir de rédemption contrairement à ce qui se pratique dans les pays catholiques. Loin de la volonté de réinsertion papale, James Ellroy affirme que le calvinisme protestant hollandais est une vérité : il n'y a pas de salut possible, Dieu décide de la malfaisance des uns et de la bienfaisance des autres. Parfois même, dans ce roman, l'auteur fait une apologie de la peine de mort, peine qui existe précisément dans les pays protestants parce que les théologiens refusent l'idée d'un possible pardon, et veulent se débarrasser des anomalies maléfiques. Ces théories sont vivement contestées dans le monde criminologie, mais se comprennent au regard du passé de l'auteur, dont la mère a été assassinée par un psychotique, et qui rend impossible toute tentation d'empathie pour le personnage principal. De plus, ce n'est pas un hasard si ce roman commence dans les années hippies, tant elles semblent révulser l'auteur, et tant il s'en moque, lui qui ne croit pas en la bienfaisance de l'Homme. "Ce qui est, est, et le mal existe".

Là encore, le style de James Ellroy est reconnaissable entre mille. L'auteur mêle des moments classiques de roman, dans un style lapidaire, rapide, presque cocaïné, accumulant de nombreux détails très rapidement, et pourtant approchant une certaine transcendance par la rapidité de la compréhension du lecteur. A côté de cela, des rapports policiers sont joints, ainsi que des articles de presse, et des extraits de journaux intimes. L'idée est de créer une atmosphère oppressante, pessimiste, où le vice, la corruption et le mal règnent en maître, que ce soit dans les instances du bien (police, justice, etc) que dans celles du mal. Paradoxalement, pour une fois, James Ellroy va inverser son chemin ordinaire. D'habitude, dans un roman noir, le personnage principal suit le chemin de la rédemption vers la lumière divine, mais là, c'est l'inverse : c'est une véritable descente aux enfers pessimiste que suit le personnage principal, qui est à la fois un monstre et en même temps une forme de consommateur de la mort : allant tuer comme l'on va aux putes, souhaitant après coup, après l'escapade coupable, tout oublier et retourner à ses occupations prosaïques comme si ceci n'était jamais arrivé. Il n'y a pas une once d'humanité ou de bonté dans ce personnage que James Ellroy soigne aux petits oignons, comme s'il voulait en faire le type même de l'horreur. Il pourrait lui être reproché de faire ceci, et de tomber dans ce manichéisme stupide, mais comme cela est fait avec talent, le lecteur en oublierait presque ce manque de subtilité dans l'analyse et également dans la trame de l'histoire qui reste somme toute à quelques moments assez grossière. Pourtant, Un tueur sur la route se lit avec avidité, avec désir et avec plaisir : un plaisir coupable, un plaisir de droite, un plaisir conservateur. Personne n'est parfait.

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