Au crépuscule du roman national

Avis sur Une histoire populaire des États-Unis

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"Une histoire populaire des États Unis" est un ouvrage écrit par l'historien et politologue américain Howard Zinn. Son positionnement très à gauche dénote par rapport aux standards de la société étasunienne.
Ses convictions anti-impérialistes et anti-militaristes sont nées entre autres de son expérience pendant le conflit contre les forces de l'Axe. Il s'est par ailleurs impliqué dans les mouvements pacifistes et contestataires durant la Guerre du Vietnam, ainsi que la lutte contre la discrimination raciale aux États Unis au cours des années 60 et 70.

Parmi ses écrits, je vous recommande également "La bombe", bien plus court et accessible, via lequel il revient sur les bombardements auxquels l'armée américaine a massivement eu recours depuis la Seconde Guerre Mondiale. Toute similitude avec les frappes dites « chirurgicales » dans le contexte de la guerre des drones serait purement fortuite…

L'ouvrage dont il est ici question, "Une histoire populaire des États Unis", a eu un impact considérable, cité à de maintes reprises par la presse anglo-saxonne.
On peut aussi noter l'influence de ce livre sur la scène médiatique et le cinéma, avec par exemple un réalisateur comme Oliver Stone, dont la filmographie est très critique vis-à-vis de la politique étrangère étasunienne ("Platoon") ou des dérives autoritaires de ses institutions ("Snowden"). Ce dernier a de surcroît réalisé une série documentaire, "Une autre histoire de l'Amérique", s'inspirant visiblement d' "Une histoire populaire des États Unis", même si on peut regretter que le travail de recherche ait été par moments supplanté par les effets d'annonce et le style un peu pompeux du cinéaste.

La vocation du livre d'Howard Zinn est avant tout de parler du passé de son pays dans une perspective qui s'émancipe des clichés véhiculés par les manuels scolaires américains, « l'histoire officielle », sans pour autant tomber dans le conspirationnisme ou le sensationnalisme. Il est simplement question d'interroger les idées reçues héritées du roman national, centré sur « l'histoire des grands ». C'est pourquoi l'objectif est ici de mettre la focale sur la masse invisible des personnes jusqu'à présent privées de l'opportunité de faire entendre leur voix, soit l'écrasante majorité de la population. En ce sens, on peut parler d'une histoire « populaire », celle des petits, qui s'intéresse à la société dans sa diversité, avec toutes ses composantes, et pas seulement à l'archétype éculé du protestant anglo-saxon blanc, le WASP.

De nombreux chapitres traitent ainsi des inégalités raciales et sociales. L'historien s'intéresse par exemple à l'époque coloniale du point de vue des esclaves amenés d'Afrique et des serviteurs. Il revient également sur la condition des femmes à cette époque. Le chercheur se penche ensuite sur la Révolution américaine, ce via les rébellions populaires que les Pères Fondateurs ont avant tout cherché à tenir en bride. Quand il aborde la Guerre de Sécession, Howard Zinn ne traite pas tant de la politique de Lincoln que des abolitionnistes noirs ou des travailleurs opposés à la conscription. Le XIXe siècle et la révolution industrielle qui l'accompagnent sont surtout vus par l'entremise des frondes agraires, des travailleurs en grève et des migrants exploités, autant d'aspects que l'histoire pensée tel un récit venu cimenter une société et cautionner un système politique tend à minimiser. « L'âge de la Réforme », de Théodore à Franklin Roosevelt, est l'occasion d'étudier un contexte marqué par les luttes sociales, l'émergence des grands syndicats ouvriers et les premiers mouvements socialistes et communistes, qui occupèrent un temps le devant de la scène aux États Unis, avant d'être réprimés dans le sang, plus encore avec l'avènement du maccarthysme.
À l'instar du roman "Les Raisins de la colère" de John Steinbeck, l'ouvrage de Zinn met à nu les ravages de la pauvreté et des injustices dans une société biberonnée à un rêve américain que bien des miséreux réduits au plus complet dénuement vivent avant tout comme un cauchemar.

Le fait qu'Howard Zinn insiste sur ces tensions intérieures n'exclue pas pour autant les questions de politique internationale. Des indiens dépossédés de leurs terres à la violence de la guerre exercée contre le Mexique, en passant par les armes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki, alors que le Japon exsangue était condamné suite à la conquête de la Mandchourie par l'URSS, l'historien militant procède à un état des lieux accablant sur la réalité de la politique étrangère menée par les prétendus défenseurs du monde libre. Il ne faut pas non plus oublier les conséquences de l'intervention américaine au Vietnam, pays qui a connu plus de bombardements que l'ensemble des États impliqués dans la Seconde Guerre Mondiale.

Certes, Howard Zinn a un parti pris. Le paradigme politique dans lequel il s'inscrit tend à se confondre avec l'analyse des faits à posteriori, mais il est stupide de croire qu'une discipline telle que l'histoire est dénuée de tout biais, dans la mesure où le simple choix de traiter un sujet spécifique, de parler de tel événement plutôt qu'un autre, implique déjà un parti pris. À ce propos, je vous renvoie d'ailleurs à la chronique d'Histony, doctorant à l'origine de l'excellente émission "Veni, Vidi, Sensi", intitulée « L'histoire doit-elle se limiter aux faits ? » (https://www.youtube.com/watch?v=ktyAT3x1BEY). Selon lui, ce qui compte n’est pas tant l’objectivité que la rigueur et l’intégrité.
Pour ma part, je préfère encore la subjectivité assumée de Zinn à la fausse neutralité des journaux télévisés, d'autant que dans le cas présent, son propos s'appuie sur un riche travail de documentation, à partir de sources vérifiables. Si on peut ne pas partager l'analyse de l'historien américain ou déplorer par moments le fait qu'il laisse de côté certains éléments, on ne doit pas pour autant exclure les données qu'il apporte et les éclairages qu'il propose, que ce soit pour les corroborer ou les relativiser.
Je suis quant à moi satisfait d'avoir appris tant de choses sur l'histoire de la société étasunienne, bien plus riche et fragmentée qu'on pourrait s'y attendre.

Par conséquent, je ne saurais que trop vous conseiller cette lecture.

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