Un récit de moujik

Avis sur Une journée d'Ivan Denissovitch

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J'ai découvert Soljenitsyne par le biais de son immense Archipel. Et pourtant, le monde a découvert cet auteur grâce à Une journée d'Ivan Denissovitch lorsque le roman avait été publié dans la revue Novy mir en 1962 en pleine déstalinisation en URSS. Et cet ouvrage est substantiellement plus accessible que celui qui lui succédera. En effet, point de recherche d'exhaustivité au sujet du Goulag ici, on ne se concentre que sur une seule journée d'un Zek (détenu du Goulag).

Néanmoins, lire ce livre après l'Archipel, après le Chêne et le Veau, ne le rend que plus savoureux. Parce que l'on sait. On connait. On a tout lu en détail sur le Goulag dans l'Archipel, et dans le Chêne et le veau, on apprend tout des circonstances de la publication de ce roman. Car même si Staline avait disparu, il n'était pas aisé de publier un tel livre en URSS. La manuscrit a d'ailleurs subi quelques coupes et le titre a changé. Passant de CH 854 (matricule de Chatov, le fameux Ivan), au titre que nous connaissons tous. C'est ainsi que nous savons d'emblée que le style littéraire ici, est celui d'un moujik. Chose qui avait immédiatement frappé Tvardovski, le directeur de la Novy Mir à l'époque. Une plume à même de servir l'idéal ouvrier de la société socialiste. Et chose intéressante, la traduction ne perd rien de ce style. Ainsi, les fautes de syntaxe sont légions (de nombreux "malgré que" et autres joyeusetés). Ce caractère n'a pas été atténué par les traducteurs et cela est salvateur, car ce ton nous rapproche du personnage principal, qui n'est pourtant pas le narrateur.

Car oui, notre Chatov avant d'être envoyé au camp, était un modeste agriculteur, qui avait même connu les champs avant l'irruption des kolkhozes (qui ont couté la vie à son cheval). On est frappé par la richesse de ce personnage, qui essaye tout d'abord d'échapper à une journée de dur labeur par moins 27 degrés Celsius, avant de s'y résoudre. Il développe des trésors d'ingéniosité pour survivre et supporter tant bien que mal sa peine. Ainsi, la précision clinique dans la description des repas pris par les zek est assez marquante. Où comment nous est enseignée la technique pour bien racler la kacha avec un morceau de pain. Enfin, la foi de ce personnage contraste tellement avec cette société soviétique qui avait mis la religion sous cloche. Sa croyance dans les nouvelles lunes est sur ce point assez touchante.

Ce livre est également rempli d'humour, avec des personnages hauts en couleur. Comme ce commandant qui débat de la qualité des films d'Eisenstein avec un autre détenu. Ou la façon qu'ont tous les Zek d'insulter un retardataire à l'appel du soir.

Mais sous l'apparente banalité de cette journée, c'est bien l'horreur du système concentrationnaire soviétique qui apparait, sans crier gare. L'auteur précisant que toutes les anecdotes livrées dans sont livres sont réelles. Que les personnages le sont tout autant. On en prend pleinement conscience à la dernière page, lorsque la durée de la peine de Chatov nous est donnée en toutes lettres, trois mille six cent cinquante trois jours, avec trois en bonus à cause des années bissextiles.

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