Stella

Avis sur Une minute de silence

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Et si c’était…Un tableau ? Ce ne pourrait être qu’une aquarelle, peinture à l’eau aux couleurs transparentes, gris lumineux et blancs subtils des bords de la Baltique, se moirant au gré du vent et de la mer.

Une aquarelle évanescente au trait délicat et aux tons chatoyants, le récit pictural et intimiste d’un premier amour adolescent, fébrile, incandescent, tout en tendresse et en retenue.

Du garçon, on saura qu’il s’appelle Christian, a 18 ans, que son père est pêcheur de pierres dans un petit port fictif du nord de l’Allemagne et que le jeune homme y retourne à la fin de l’année scolaire, connaissant déjà tout du métier.

Stella, autrement dit Madame Petersen, son professeur d’anglais, passionne et séduit, parce qu’elle aime et ose la vie : une jeune femme que rien ne semble brider et qui va au devant des êtres avec la franche audace qui la caractérise, dispensant ses connaissances en toute simplicité, un esprit fort dans un corps souple de sportive, l’un de ces êtres qui, où qu’elle passe, irradie de vigueur et de grâce.

En vacances ou en voyage de classe, Stella se laisse aller à sa nature ludique, joueuse et spontanée, qui la fait ressembler en dépit de ses trente ans (que l’on devine), à une jeune fille :

Il m’arrivait de te prendre pour l’une de nous, pour une élève, tu t’amusais des mêmes choses, tu as bien ri quand l’un de nous a posé des chapeaux sur la tête des oiseaux de mer empaillés qui nous entouraient, des chapeaux en papier qu’il avait habilement confectionnés.

Elle est tout à la fois l’enseignante que Christian admire et respecte, et la jeune femme rieuse dont la féminité rayonnante le fascine, dont le naturel sans tabous abolit les barrières de l’âge et du statut social, la femme qui exalte et révèle chez l’adolescent le meilleur de l’homme en devenir.

Mais le destin peut être cruel, brisant d’un coup, d’un seul, le rêve naissant : l’île aux oiseaux et la cabane où ils avaient échoué un jour d’orage, les pins, le creux des pins près de la plage, où ils s’étaient aimés, le grand oreiller fleuri qu’ils avaient partagé dans la chambre d’hôtel, les étreintes, les paroles qu’ils avaient échangées, tout s’est arrêté brutalement un jour de tempêteStella, astre en détresse, revenait à Hirtshafen, sur le deux-mâts, baptisé, ironie du sort, L’Etoile polaire, emportée au large et mortellement blessée.

Le visage aux larges pommettes, les cheveux noirs coupés courts, les yeux si clairs qu’il avait embrassés, les cuisses lisses qu’il avait caressées, réduits désormais à un souvenir douloureux, une souffrance muette qu’il ne peut ni ne veut partager dans la salle des fêtes comble, où tout le lycée rend hommage à cette «chère Madame Petersen estimée de tous».

« Sa » Stella, immortalisée par une photo, si belle dans ce pull vert qu’il connaissait bien, éloignée de lui désormais, et pourtant si proche, un bonheur au cœur de l’été, à peine ébauché, que la vie aura laissé en suspens : lorsque tout commence il y a tant de choses à se dire, de questions lancées, de réponses effleurées, petites flammes ravivées par cette minute de silence imposée au lycée, en mémoire de celle qui n’est plus.

Les choses que nous taisons ont parfois plus de conséquences que celles que nous disons.

Les mots qu’il aurait dû prononcer devant ses camarades, Christian sera incapable de les dire, mais tel un amnésique qui recouvre la mémoire, il les retrouvera lors de sa longue évocation amoureuse, ils le hanteront en cette minute de silence et de recueillement où tout redevient palpable : un grand amour à jamais impossible qui l’aura marqué pour toujours.

Apprendre à vivre n’est-ce pas aussi s’attendre au pire, ou tout du moins apprendre à affronter le malheur ?

Si je ne l’avais pas lu, je n’aurais jamais soupçonné que Siegfried Lenz, l’auteur de ce court roman pudique mais empreint d’une douce sensualité, avait 82 ans quand il l'a écrit : ce fut son dernier ouvrage, merci à Ratdebibli de m’avoir fait connaître ce livre poétique, ce récit d’une première passion tout en délicatesse, où l’amour, la mort et le souvenir se mêlent et se conjuguent pour nous toucher à cœur.

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