Il y a dans tout dément un génie incompris.

Avis sur Van Gogh : Le suicidé de la société

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1947. Antonin Artaud, exaspéré et scandalisé par l'analyse faite de Van Gogh par le docteur Beer qui le considère comme un "schizophrène dégénéré" décide après s'être rendu à l'exposition "Van Gogh" au musée de l'Orangerie d'écrire un plaidoyer à propos du peintre, avec qui il sent au fond de lui tant de similitudes dans le regard que lui réserve alors la société qui l'entoure. 67 ans plus tard, le musée d'Orsay propose à travers une exposition Van Gogh/Artaud construite autour de l'ouvrage "Van Gogh : le suicidé de la société" de mettre en parallèle ces deux hommes aux parcours et aux disciplines à peine différentes. S'y trouvent les toiles emblématiques de Van Gogh, décrites par la prose musicale et sensorielle de Artaud ainsi que certains de ses propres dessins à lui, teintés de surréalisme.

Je mets volontairement l'accent sur le style d'écriture d'Artaud, sublime pour ma part, forcément étrange pour d'autres. On adhère, on crie au génie, ou au fou selon le camp où l'on se trouve. A travers ce livre, Antonin Artaud crache sa bile sur les psychiatres qui l'entourent, psychiatres qu'il accuse d'enfoncer les natures singulières telle la sienne, mais aussi celle de Van Gogh des dizaines d'années auparavant. Cette analyse de la médecine de l'esprit peut faire pour certains écho aujourd'hui, dans la mesure où ce que Artaud appelle "le génie" peut vite se caractériser pour une partie de la profession comme démence selon les accents qu'il prend. N'a-t-on pas tendance, de nos jours, à décréter rapidement d'une maigre différence caractérielle qu'il s'agit d'une maladie, qu'il faut la soigner par des médicaments, rentrer à tout prix dans cette normalité acceptable dans son ensemble par la société contemporaine ? Epoques différentes, combats similaires de ceux qui sont rejetés par leurs semblables en apparence, seulement en apparence. Pour Artaud, les psychiatres ne sont que les épouvantails de cette société qui rejette le génie, génie qu'il décèle chez des auteurs tels que Edgar Allan Poe, Soren Kierkegaard, ou encore Gérard de Nerval. Cette société, qui rejette les particularités infimes ou grandissantes chez les individus sortant "d'un ordre tout entier basé sur l'accomplissement d'une primitive injustice, de crime organisé".

Crime organisé ? Cette thèse se trouve dans le titre même de l'ouvrage : Van Gogh pour Artaud n'est pas mort seul, dans sa chambre parce qu'il a accompli l'acte physique du passage dans l'au-delà par lui-même. Il est le mort, le suicidé de la société parce qu'on "ne se suicide pas tout seul". "Nul n'est jamais seul pour naître", et si Van Gogh n'avait ressenti l'impasse de sa vie en se sentant "une bouche de trop à nourrir" il n'aurait peut-être pas terminé la chose de cette façon. S'entendre dire que l'on est fou, que l'on délire, cela est insupportable d'après Artaud. Qu'est-ce qu'un fou, si ce n'est un être majoritairement incompris de ses pairs ? Quelqu'un dont la différence effraie tellement que l'on ne veut pas la voir, qu'il faut la cacher, la soigner à tout prix...

Concrètement, Van Gogh peignait. Il ne faisait que ça, peindre. "Rien que peintre, Van Gogh, et pas plus, pas de philosophie, de mystique, de rite, de psychurgie, ou de liturgie, pas d'histoire, de littérature, ou de poésie". Un esprit simple aux aplats de pinceaux innocents, enfantins. Qui n'a pas lu Artaud pourrait difficilement comprendre Van Gogh. Qui a lu Artaud regarderait les peintures de Van Gogh sous un angle nouveau, ou verrait a minima ses impressions confirmées. C'est beau. On pourrait décréter sans réfléchir que Van Gogh n'est de toute façon qu'un fou, qu'Artaud est encore plus fou que les autres fous, et laisser tout cela de côté pour continuer à s'entasser comme des sardines et filer à la Défense dans les cercueils nommés métros, sans voir un seul brin de lumière. Ou surgirait alors une boule au ventre, infime, comme une graine s'ouvrant pour laisser sortir sa première pousse de révolte contre cette société aliénante qui ne cherche qu'à museler les voix dissonantes. Vous avez encore jusqu'au 6 Juillet pour aller au Musée d'Orsay.

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