Illustre inconnu

Avis sur Voyage au bout de la nuit

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J’ai rencontré Céline par un hasard des plus fortuits. Comme ça. Un beau matin pas plus gris qu’un autre. Un jour comme y’en a pleins.
Pourtant on se connaissait déjà tous deux, sans le savoir. Différemment. Par le biais d’autrui, par les murmures et les on-dit. Comme ce vieux bougre grisonnant que je croisais chaque matin, traînant discrètement la patte sur sa route sans fin, la tête baissée, les yeux dans le vague, un perpétuel demi-sourire triste aux lèvres.
Il a toujours été là quand j’y pense, d’obscures allusions en chaudes recommandations, d’injures en déclarations de foi, partout le Bardamu.

Un illustre inconnu.

Puis ce beau matin, finalement pas comme les autres, où s’offrit à moi cette première page. On peut dire qu’il était temps. De s’arrêter, d’écouter parler ce drôle de bonhomme au sourire figé.
Il a vécu, Ferdinand, de part le monde et les époques. Il a posé ses savates miséreuses plus loin que la majorité de ses contemporains.
Il y eut la guerre, terrible instigatrice de cette épopée sans romance. De la guerre, il n’en tirera rien Bardamu, si ce n’est un profond dégoût de l’humanité qui le suivra tout le long de son voyage vers l’obscur. Il la fuira. Et cette fuite désespérée sera son premier leitmotiv, le bâton qui désormais ne cessera de le pousser en avant, toujours plus loin dans la nuit.
Commence alors le vrai voyage, celui de l’âme mise à nue, poussée dans ses retranchements par les souffrances du corps, les privations, l’hostilité de l’autre.
Qu’importe alors le continent, le pays ou l’époque, Céline semble condamner à une éternelle errance, châtiment plus social que divin, pour n’avoir su penser comme il faut, pour n’avoir pas assimilé le dogme de la bien-pensance.

L’homme n’a pourtant rien d’un solitaire. Il s’attache peu mais le fait sans retour.
Et quelles leçons subtiles que ses étranges amitiés !
Que de portes ouvertes à la réflexion !
Loin des idées préconçues, Ferdinand tisse sans logique apparente une absurde toile sociale au sein de laquelle il est lui-même pris au piège. Il s’y emmêle, s’y débat par moment. Mais il y tient plus que tout. Elle le protège, sa toile, elle le soutient, lui évite la chute sans retour vers les ténèbres.

Ce voyage se lit lentement.
Non que la prose de Céline soit lourde ou ampoulée, non que son contenu soit rébarbatif, mais par soucis de contemplation. Ferdinand, sous ses airs humbles et sans prétention, fait de chaque mot une œuvre à part entière. Alors les mots chantent, hurlent ou violentent le lecteur. C’est un festival, une folle sarabande.
Il faut donc s’attarder, profiter du spectacle, de l’esthétique pure de la littérature.
Puis voir au-delà.
Après ces belles apparences, ou avec elles c’est selon, vient le temps de la réflexion. Rien n’est offert chez Céline, à peine suggéré. On ralentit encore un peu, on entrouvre cette mystérieuse porte. Qu’il est bon de penser par soi-même, d’alerter ses méninges. Les souvenirs de Bardamu, si vastes soient-ils, ne sont qu’un creuset philosophique offert au lecteur. A chacun de prendre le temps de le remplir, d’y mêler ses propres idées, d’y cultiver ses pensées.

Ce voyage est aussi et avant tout sensoriel.
La poisseuse Afrique, l'écrasante Amérique, le misérable cabinet du docteur Bardamu, ce petit monde est vivant. Il colle à la peau. Le lecteur de passage n'a d'autre choix que de s'en imprégner pleinement et de voyager à son tour sur les pas du vagabond miséreux. Les mots de Céline sont doués d'un étonnant pouvoir de suggestion.

On se connaît mieux à présent.
Il en cachait des aventures derrière son front plissé, cet homme que je pensais sans histoire. J’ai appris un peu sur lui et beaucoup sur moi.
Maintenant je comprends. Je définis enfin l’étrange sentiment de déjà-vu qui m’accompagnait pendant ma lecture. On se fréquentait depuis longtemps. Céline est partout chez moi. Son verbe typique, son regard audacieux, ses propos, sont dans les livres de ses nombreux descendants littéraires. Par petites touches ou par un hommage avoué, parfois inconsciemment j’en suis sûr, Ferdinand a marqué son époque. Il est de ces auteurs qu’on n’oublie pas, qui laissent, sans toujours le vouloir, une empreinte indélébile sur l’ensemble d’une littérature.

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