Une ode à l'homme

Avis sur Voyage au bout de la nuit

Avatar Benooou
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Albert Camus a écrit dans Le Mythe de Sisyphe :

Chercher ce qui est vrai n'est pas chercher ce qui est souhaitable.

A mon sens, cette phrase simple, honteusement détournée de son contexte initial, peut s'appliquer à l'oeuvre de Céline et en décrire bien efficacement toute la puissance.
Dans Voyage au bout de la nuit, ce dernier pousse sans cesse, inépuisable, dans un effort qui cherche à dénuder le monde d'une vision peut-être biaisée par le beau. Cet effort peut être perçu - de manières subtilement équivalentes - soit comme une titanesque recherche d'objectivité, soit comme une évasion dans un pessimisme aussi facile à cracher que dur à supporter.

C'est ce dernier point qui engendre, me semble-t-il, les deux clans distincts, les deux positions opposées, qui reviennent implacablement se dresser face à l'oeuvre de notre cher Louis-Ferdinand (un peu d'ironie ici, puisque l'intéressé lui-même n'avait apparemment pas toutes les facettes angéliques des hommes intègres. Mais je ne désire pas m'étendre sur le sujet car, si ses actions sont mortes dans les méandres du temps, ce sont bien ses textes, et eux seulement, qui pulsent aujourd'hui encore entre nos mains).

Le fait est que le beau succombe bel et bien dans ce roman qui suinte d'une graisse crasseuse et poisseuse ; c'est cette matière presque palpable qui donne un poids significatif aux mots et qui soutient, en se déversant au fil des pages, cet exposé d'une "vérité subjective" à laquelle chacun est libre d’adhérer ou de se soustraire.

Mais il est important d'apprécier ce constat : rares sont les personnages littéraires qui nous noient si violemment dans leur vérité personnelle. Celle de Bardamu est libre de déplaire, ce n'est pas un dogme ; mais elle a l'avantage irremplaçable de s'offrir au lecteur dans toute sa grandeur, du fond de son essence jusqu'à ses recoins les plus dégueulasses. Et jamais une idée ne s'y déguise au profit du beau que l'on désire si ardemment.

Par cette subjectivité poignante et incessante, Céline hisse tout naturellement le lecteur au rang de juge. Ferdinand Bardamu est-il un visionnaire ? Un fou ? Un sage ? Un enfant perdu ? Un rigolo ? Un marginal ? Un homme vide ? Tout cela en même temps ?
Est-il nous ? Son monde est-il le nôtre ? Où ces distinctions se forment-elles ? Dans quels méandres des marécages descriptifs les frontières qui nous séparent du héros naissent-elles ?

En effet, Voyage au bout de la nuit exige une réflexion du lecteur. Ce dernier ne peut pas simplement se contenter d'être le protagoniste, de partager entièrement la vision brute de Bardamu. Tout au long du texte, Céline ouvre une porte qui mène vers le monde d'un inconnu, à travers laquelle le lecteur est libre de s'enfoncer de toute sa compassion, pour y explorer l'autre, le juger, le goûter, mais jamais pour s'y complaire. Chaque homme est unique et se doit de vivre cette unicité pleinement ; il est cependant bien rassurant de pouvoir ouvrir une telle porte de temps à autre, et c'est là le cadeau que Céline nous fait.

Uniques mais pourtant si semblables, la liberté c'est de choisir où s'arrêtent nos ressemblances ; c'est aussi ce que chante Céline dans son livre. Voyage au bout de la nuit est une ode à l'homme.

P.S: parenthèse finale pour s'attarder sur le style, qui est assurément brillant. Le mélange du cru argotique et de la justesse soutenue décrit le monde de Bardamu avec la précision d'un souvenir poignant.

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