Couillonnerie sadienne

Avis sur Zadig ou la Destinée

Avatar Domitius  Enobarbus
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Que je voudrais bien tenir un de ces préfaciers de quatre jours, si ignorants dans les vérités qu’ils assènent, si risibles dans leur quête de sens, si pompeux dans leur dépoussiérage d’une morale idoine à l’idéologie bienpensante qu’ils soutiennent. Ah ! Qu’une bonne disgrâce universitaire cuve leur orgueil ! Je leur dirais… que les œuvres de Voltaire n’ont jamais été plaisantes par les pages qu’ils feuillettent, que la morale univoque qu’ils y puisent sonne comme un coup de pistolet dans un conte, que ce qu’ils aimeraient sans doute censurer (la misogynie du bonhomme, l’injustice foncière de son rire) s’avèrent souvent les passages les plus plaisants, car nous y sentons l’homme et non le système philosophique ! La dernière trouvaille de l’édition Pocket est ainsi de louer l’esprit de tolérance, l’ouverture d’esprit, le progrès encouragé par Voltaire, tout en regrettant le prosélytisme de la culture judéo-chrétienne des Lumières (sans trop savoir ce que le judéo vient ficher là…). Pour résumer, la morale relativiste de Voltaire mériterait toutes les louanges, mais Dieu ! il serait encore trop européen, trop français ! Le sieur de Ferney manie divers paradoxes, mais il ne mérite assurément pas un tel traitement posthume, si anachronique. Pire qu’un mauvais ouvrage de Voltaire s’avère un mauvais lecteur de Voltaire. Et diable ! des mauvais lecteurs de Voltaire, toute l’instruction publique en regorge.

Ce en quoi Zadig ou la Destinée constitue justement un des contes philosophiques les plus agréables de Voltaire, c’est que l’intention, le message, s’efface très vite derrière le plaisir de conter. Certes nous lisons une critique constante des superstitions religieuses, un pugilat verbal entre divers croyants apaisés au moyen de la confortable martingale du déisme, une apologie aussi fumeuse que contradictoire de la Providence sous les traits de l’ange Jesrad… mais le tout n’est jamais canonné avec le boulet rouge rageusement antichrétien des œuvres postérieures. La raideur démonstrative qu’atteindra Micromégas s’assouplit ici, se délasse, s’oublie, lovée dans les falbalas de cette histoire orientale.

Avec cette « couillonnerie » du vertueux naïf bringuebalé par le balancier de l’aveugle Fortune, châtié par les méchants, Voltaire trouve un rythme de croisière comique très XVIII° siècle, dans lequel s’engouffrera avec délices le marquis de Sade. Si la morale de l’ange : « il n’y a point de mal dont il ne naisse un bien » laisse sceptique Zadig et partant l’auteur lui-même (« Poème sur le désastre de Lisbonne » à l’appui), elle autorise une dynamique narrative des plus jubilatoires. Et nous nous prenons même à regretter que Voltaire n’ait pas davantage creusé cette veine, tant convainquent ses peintures cruelles et cyniques (le chapitre moliéresque « Le Borgne », le troublant « La femme battue », « Le Brigand » récompensé et porté au pinacle par le Babylonien même), tant charment ses digressions érotiques. Le portrait de la capiteuse Almona séduisant les prêtres hostiles au « bûcher du veuvage », savoureux maillage de lieux communs, donne effectivement le change aux emboîtements Playmobil « pour voir » du divin marquis :

« Alors elle laissa voir le sein le plus charmant que la nature eût jamais formé. Un bouton de rose sur une pomme d’ivoire n’eût paru auprès que de la garance sur du buis, et les agneaux sortant du lavoir auraient semblé d’un jaune brun. Cette gorge, ses grands yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d’un feu tendre, ses joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc de lait le plus pur ; son nez, qui n’était pas comme la tour du mont Liban ; ses lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail renfermant les plus belles perles de la mer d’Arabie, tout cela ensemble fit croire au vieillard qu’il avait vingt ans. »

Sans esprit de système, sans trop de mauvaise foi, sans guère d’enjeu ou de pose à singer devant la postérité, Voltaire exécute en somme dans Zadig ce pourquoi il est talentueux : brosser des portraits définitifs, croquer des situations absurdement cocasses, assassiner les déplaisants au détour d’une phrase, se foutre de la gueule de son personnage et de l’humanité en général. Et quand je songe que d’aucuns agélastes le prennent au sérieux…

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