Asakusa Kid est un récit autobiographique publié par Beat Takeshi en 1988, l'occasion pour lui de revenir sur sa découverte du métier de comédien jusqu'à ses premiers succès à la télévision à l'époque de la sortie du livre. Mais derrière un projet qui, résumé comme cela, pourrait peut-être paraître un peu circonstanciel, c'est surtout à un émouvant éloge funèbre de son maître, Senzaburo Fukami, que procède l'auteur dans ce livre.
Takeshi Kitano fait débuter son ouvrage au début des années 70, alors qu'il abandonne ses études pour s'initier à la comédie à Asakusa, un quartier plutôt bohème de Tokyo concentrant un nombre important de théâtres. Il trouvera, plus ou moins par défaut, un emploi de liftier au Français, un cabaret de strip-tease proposant des numéros comiques entre les routines de danse. Il y fera la rencontre de son maître, de son futur partenaire de scènes, et de toute une galerie interlope d'aspirants artistes en devenir, vivant dans une semi-misère, qui donne tout son sel à l'étude de milieu proposée par l'ouvrage.
Cet Asakusa Kid est, du moins dans la traduction proposée, un livre écrit très simplement mais de vraie bonne facture. Il livre, presque dans la tradition de la littérature panoramique, une exploration douce-amère et comique du milieu de la comédie burlesque tokyoïte qui n'est pas sans porter un discours intéressant sur un Japon en quête d'identité culturelle et économique après la reconstruction. Les futurs yakuzas des films de l'auteur s'y trouvent déjà, évoluant entre les travelos abusifs piqués aux hormones et les danseuses de nues en vadrouille dans des bouis-bouis chinois à quelques sous, sur fond d'invention de sketch grivois. Le caractère troupier et solidaire créé par l'emploi et ses particularités est très bien rendu dans le livre.
Le portrait du maître auquel procède Takeshi Kitano, tout le long de l'ouvrage, est une belle illustration de la façon dont, en art(isanat), la société japonaise se plaît encore à envisager les relations masculines. Construite à la fois sur une verticalité rigide et un désir de dépassement, la relation entre le maître et le disciple se développe dans une attraction répulsion qui n'est pas sans rappeler métaphoriquement la comédie de duo à laquelle s'adonnent les personnages dans le récit. Le dernier chapitre qui évoque la mort tragique du maître de Takeshi Kitano est en tout cas une très belle pièce d'hommage presque filial et je n'y suis personnellement pas resté insensible.
Asakusa Kid est un bon livre même quand on n'aime pas le personnage de Kitano, et c'est sans doute le meilleur compliment que l'on puisse faire à un ouvrage autobiographique d'un artiste s'étant illustré dans un autre medium.