Actrice et réalisatrice, Audrey Dana ne parle pas ici de sa carrière artistique, mais de sa drôle de jeunesse. "Drôle", c'est une façon de parler: on reste estomaqué à la lecture de ce qu'elle a vécu, qui en aurait amené d'autres à l'auto-destruction ou à la psychose ! "Fa(m)ille" (quel titre !) a beau être pudiquement sous-titré "roman", on n'est pas sûr que la part de fiction soit énorme !
Les choses se présentaient plutôt bien, l'autrice naissant dans la deuxième moitié des années 70 dans un milieu ouvert, cultivé et relativement aisé. C'était compter sans deux parents nettement toxiques: une mère américaine très cool mais hors-sol (et pas seulement quand elle fume des joints), aussi maladroite dans ses paroles qu'irresponsable dans son comportement; un père français qui présente bien, parle bien et dit adorer sa fille, mais auquel ses conquêtes féminines et son cercle de jeu ne laissent guère de temps ne serait-ce que pour voir ses enfants (la fratrie en compte quatre, nés de trois pères différents). Audrey Dana n'accable pas plus que cela ses parents, mais les faits qu'elle expose parlent d'eux-mêmes ! Le père adopte les deux filles aînées, conçoit deux autres enfants et, les relations avec sa femme devenant exécrables, ne trouve rien de mieux que d'offrir à sa famille une maison à la campagne, où lui-même ne mettra que rarement et brièvement les pieds: une ferme à moitié en ruine, perdue en pleine Beauce, inoccupée depuis quarante ans, sans eau ni électricité ! L'endroit sera rebaptisé "Maryland", du nom de la mère, et ne tardera pas à devenir une sorte d'auberge espagnole pour toute une faune de paumés, fêtards et défoncés. Quand la mère n'aura plus de ressources (le père ne semblant guère mettre la main à la poche), elle aura la brillante idée, pour subvenir à leurs besoins, de devenir famille d'accueil pour des enfants de la DDASS, alors qu'elle est déjà incapable d'élever sa propre progéniture et de veiller sur elle. Il faudra désormais cohabiter avec des mômes fracassés et pas toujours cordiaux. Qu'Audrey se plaigne, et sa mère ne manque pas de lui rappeler qu'elle a beaucoup de chance par rapport à eux; il n'empêche que vivre avec des gens qui peuvent vous balancer une pomme dans la tronche ou littéralement vous mettre le couteau sous la gorge n'est pas facile...
Narrant son parcours avec un style souvent percutant, qui n'en fait jamais trop mais touche au vif, la narratrice va donc devoir grandir en avançant au milieu des écueils, sans pouvoir compter sur grand-monde, à part l'aînée de la fratrie, dénommée "Grande Sœur Lumière", véritable phare dans ce monde chaotique, qui fait tout pour que les choses aillent le moins mal possible. Mais elle a du boulot ! Audrey comprendra que, pour survivre et renaître, la fuite sera la seule issue possible.
Je vous dois un aveu: ce livre m'a d'autant plus troublé que je fus ami, au lycée et en fac, avec "Grande Sœur Lumière" et que je me rendis plusieurs fois à "Maryland". Trente ans après, ce que je prenais pour un havre festif et permissif d'un grand exotisme m'apparaît sous son côté sombre, et je ne suis pas fier de ne pas avoir perçu quelles détresses pouvaient se nicher là!
S'il y a bien un mot qui vient à l'esprit au terme de cette lecture, c'est "résilience": malgré ses épreuves, Audrey, à force de volonté, parviendra à réaliser son rêve de devenir actrice et sera mère à son tour. Respect et chapeau, l'artiste !