Ce très court roman par nouvelles (à peine une centaine de pages en format poche) est un petit chef d'oeuvre d'un aboutissement rare. Sa forme singulière et ciselée à la perfection repose sur un emboîtement de récits, semblable à celui des matriochkas qui ornent sa couverture. Dès lors, on comprend que chaque chapitre fonctionne aussi bien en relation avec les autres que de manière indépendante, chaque personnage traçant sa propre voix dans un élégant jeu de résonances et d'échos avec celle des autres.
Bien que Kiev Renaud dispose d'un immense talent pour aborder divers sujets complexes en un nombre de page court - le tout avec finesse et douceur -, je m'attarderai dans cette critique sur la dimension lesbienne du roman (par ailleurs jamais nommée frontalement). En effet, à travers l'enchâssement des nouvelles qui sont autant de récits féminins - respectivement la mère, la fille, et l'autre femme, au statut incertain dans l'équilibre familial - Kiev Renaud réinvente le concept de la lignée (familiale) pour en proposer une adaptation lesbienne apaisée, aux antipodes de l'éclatement (parfois atomique !) du modèle de la famille nucléaire qui parcourt des textes lesbiens classiques, comme le Désert mauve de Nicole Brossard par exemple. Ainsi, avec une adresse symbolique maîtrisée, les protagonistes arpentent les fondations de la famille, prisonnières de cette contradiction où l'amour non toléré empêche la fondation d'un foyer.
Si la première nouvelle de ce recueil a été récompensée par le Prix du Jeune Écrivain de langue française, il ne fait aucun doute que toutes celles qui suivent l'auraient également amplement mérité. L'écriture est profonde et douce comme si l'autrice s'adressait à son lecteur avec la même tendresse que ses personnages lorsqu'elles prennent mutuellement soin d'elles.
Vous l'aurez compris, j'ai un énorme coup de coeur pour ce court texte qui pourrait bien devenir un classique ; et cette autrice qui mériterait d'être davantage connue !