Balzac est un romancier que j'ai beaucoup pratiqué et lu depuis mon adolescence, que j'ai régulièrement relu et pour lequel je m'essaie maintenant à écrire un peu de ressenti personnel à travers ces papiers sur SC. Mais, je ne m'étais jamais encore préoccupé de la place de tel ou tel roman dans la chronologie de son œuvre. Là, je m'y suis intéressé parce que "la Cousine Bette" évoque le personnage Hulot (et sa famille) qui est l'officier commandant une brigade dans "les Chouans", devenu, après une longue carrière dans l'armée napoléonienne maréchal, comte de Forzheim. Alors que "les Chouans" (1829) sont une de ses premières œuvres, "La cousine Bette" fait partie de ses derniers romans (1846) …
C'est d'ailleurs intéressant de voir que Balzac n'abîme pas l'image laissée dans son premier roman, puisqu'il est resté l'homme intègre et fidèle de ses débuts, soldat dévoué à la République puis à l'Empire. Arrivé à la fin de sa vie, il ne supportera pas les malversations de ses proches et le sort que son frère Hulot d'Ervy réservera à son épouse, Adeline … Ce qui nous amène au cœur du roman "La Cousine Bette".
Adeline est la cousine de cette Lisbeth Fischer, toutes deux filles de laboureurs lorrains. Autant Adeline était belle et favorisée des dieux, autant Lisbeth était laide et cumulait les handicaps devenant la parente pauvre. Celle qu'on tolère, celle qu'on invite quand on ne peut pas faire autrement, celle qui est passée à côté de toutes les bonnes opportunités. Bref, celle devenue une vieille fille. Le pire, c'est qu'elle devient la dame de compagnie, la confidente d'Hortense, fille d'Adeline, qui cumule encore toutes les qualités de beauté, de prestance, ... Et là, nait dans son cerveau de femme aigrie un projet de vengeance et de destruction de cette famille heureuse qui a tout pris et ne lui a rien laissé.
Même Balzac l'exprime en la nommant Bette ou pire, la Bette dont la sonorité est parfaitement évocatrice du mépris dans lequel sa famille la tient. Et si on ne s'en tient qu'au légume, ce n'est guère mieux car la bette est ce légume fade et douceâtre qui ne s'apprécie guère que grâce à la sauce dans lequel il est cuit. Mais, quand la vengeance commence à prendre corps, quand son pouvoir de nuisance croît, qu'elle prend une certaine importance aux yeux de la famille, soudain Balzac se souvient qu'elle s'appelle Lisbeth, lui marquant ainsi une certaine reconnaissance.
C'est que, finalement la Bette va se révéler Lisbeth, une femme de passion ou une femme de tête qui va s'appuyer sur des personnages vénaux, cupides pour assouvir sa haine. Ce sera d'autant plus facile que le mari d'Adeline, le baron Hector Hulot d'Ervy, frère cadet du célèbre maréchal, grand libertin ne cesse de gaspiller la fortune et l'honneur de la famille dans des amours aussi improbables que ruineuses.
Le roman commence très fort par une scène où un certain Crevel, bourgeois, ancien parfumeur, riche, rival exaspéré du baron Hector dans les amours extra-conjugaux et capiteux, vient rendre visite à Adeline Hulot, ange de vertu et de fidélité, pour lui demander "d'avoir quelques bontés pour lui" avec elle moyennant une forte rémunération et la dot pour marier sa fille Hortense …
Plus loin, dans le roman, ce sera Adeline qui, mortifiée et par esprit de sacrifice, tentera de séduire le même Crevel ironique, pour sortir sa famille de la banqueroute avant de se redresser, furieuse, la honte au visage, refusant de se dégrader complètement.
Comme souvent chez Balzac, toute une galerie de gens pittoresques grenouille autour de la famille Hulot. En particulier cette Valérie Marneffe, bourgeoise séduisante et bien cupide, qui cumule les amants et un mari bien complaisant. Amie de cœur de la Bette, elle sera l'instrument de la vengeance. Mais on trouve aussi des personnes si intrigantes qu'elles en sont très louches … Parce que là où il y a des dettes, il y a des personnes faibles sur qui exercer des pressions et il y a forcément de l'argent à récupérer ou à prêter.
Roman féroce et sombre où la Vertu a, encore une fois, bien du mal à lutter contre le Vice …