« Dans de nombreux rituels, le sacrifice se présente de deux façons opposées, tantôt comme une « chose très sainte » dont on ne saurait s'abstenir sans négligence grave, tantôt au contraire comme une espèce de crime qu'on ne saurait commettre sans s'exposer à des risques également très graves. [...] On peut concevoir, par exemple, que l'immolation de victimes animales détourne la violence de certains êtres qu'on cherche à protéger, vers d'autres êtres dont la mort importe moins ou n'importe pas du tout. [...] Le désir de violence porte sur les proches, il ne peut pas s'assouvir sur eux sans entraîner toutes sortes de conflits. Il faut donc le détourner vers la victime sacrificielle, la seule qu'on puisse frapper sans danger car il n'y aura personne pour épouser sa cause. »
« La seule vengeance satisfaisante, devant le sang versé, consiste à verser le sang du criminel. Il n'y a pas de différence nette entre l'acte que la vengeance punit et la vengeance elle-même. La vengeance se veut représaille et toute représaille appelle de nouvelles représailles. La vengeance constitue donc un processus infini, interminable. Chaque fois qu'elle surgit en un point quelconque d'une communauté elle tend à s'étendre et à gagner l'ensemble du corps social. Elle risque de provoquer une véritable réaction en chaîne aux conséquences rapidement fatales dans une société de dimensions réduites. La multiplication des représailles met en jeu l'existence même de la société. »
« « Si la violence uniformise réellement les hommes, si chacun devient le double ou le « jumeau » de son antagoniste, si tous les doubles sont les mêmes, n'importe lequel d'entre eux peut devenir, à n'importe quel moment le double de tous les autres, c'est-à-dire l'objet d'une fascination et d'une haine universelles. Une seule victime peut se substituer à toutes les victimes potentielles, à tous les frères ennemis que chacun s'efforce d'expulser, c'est-à-dire à tous les hommes sans exception, à l'intérieur de la communauté. Pour que le soupçon de chacun contre chacun devienne la conviction de tous contre un seul, rien ou presque n'est nécessaire. L'indice le plus dérisoire, la présomption la plus infime va se communiquer des uns aux autres à une vitesse vertigineuse et se transformer presque instantanément en une preuve irréfutable. La conviction fait boule de neige, chacun déduisant la sienne de celle des autres sous l'effet d'une mimesis quasi instantanée. [...] Là où quelques instants plus tôt il y avait mille conflits particuliers, mille couples de frères ennemis isolés les uns des autres, il y a de nouveau une communauté, tout entière une dans la haine que lui inspire un de ses membres seulement. Toutes les rancunes éparpillées sur mille individus différents, toutes les haines divergentes, vont désormais converger vers un individu unique, la victime émissaire. »
« Le désir est essentiellement mimétique, il se calque sur un désir modèle; il élit le même objet que ce modèle.
[...] Deux désirs qui convergent sur le même objet se font mutuellement obstacle. Toute mimesis portant sur le désir débouche automatiquement sur le conflit. [...] Le principe fondamental, toujours méconnu, c'est que le double et le monstre ne font qu'un. [...] Les doubles sont tous interchangeables sans que leur identité soit formellement reconnue. Ils fournissent donc, entre la différence et l'identité, le moyen terme équivoque indispensable à la substitution sacrificielle, à la polarisation de la violence sur une victime unique qui représente toutes les autres. »
« Si la victime émissaire peut seule interrompre le processus de déstructuration, elle est à l'origine de toute structuration. [...] « Tout rituel religieux sort de la victime émissaire et les grandes institutions humaines, religieuses et profanes, sortent du rite. Nous l'avons constaté à propos du pouvoir politique, du pouvoir judiciaire, de l'art de guérir, du théâtre, de la philosophie, de l'anthropologie elle-même. Et il faut bien qu'il en soit ainsi puisque le mécanisme même de la pensée humaine, le processus de « symbolisation » s'enracine lui-même dans la victime émissaire. [...] La victime émissaire, mère du rite, apparaît comme l'éducatrice par excellence de l'humanité, au sens étymologique d'é-ducation. Le rite fait sortir peu à peu les hommes du sacré ; il leur permet d'échapper à leur violence, il les éloigne de celle-ci, leur conférant toutes les institutions et toutes les pensées qui définissent leur humanité. [...] Le religieux est d'abord la levée de l'obstacle formidable qu'oppose la violence à la création de toute société humaine. La société humaine ne commence pas avec la peur de l'« esclave » devant son « maître » mais avec le religieux [...]. Seule la victime émissaire peut procurer aux hommes cette unité différenciée, là où elle est à la fois indispensable et humainement impossible, au sein d'une violence réciproque qu'aucun rapport de maîtrise stable ni aucune réconciliation véritable ne peut conclure. [...] La victime émissaire, mère du rite, apparaît comme l'éducatrice par excellence de l'humanité, au sens étymologique d'é-ducation. Le rite fait sortir peu à peu les hommes du sacré; il leur permet d'échapper à leur violence, il les éloigne de celle-ci, leur conférant toutes les institutions et toutes les pensées qui définissent leur humanité. »
« La conception mimétique détache le désir de tout objet; le complexe d'Œdipe enracine le désir dans l'objet maternel... La vérité c'est que Freud n'y est pas parvenu; notre lecture explique de nombreux aspects et rassemble bien des fils, épars dans le texte freudien, parce qu'elle est au-delà de lui... arrêtée par le mirage du parricide et de l'inceste. Freud est ébloui par ce qui lui apparaît comme sa découverte cruciale. Elle lui bouche l'horizon; elle lui interdit de s'engager résolument dans la voie de cette mimesis radicale qui révélerait la nature mythique du parricide et de l'inceste. »