"La chair est triste, hélas, et j'ai lu tous les livres" : un soir d'été, il m'est apparu que le temps se revêt d'une densité formidable quand il est traversé par l'ennui. Le sort de l'être humain est sans cesse de laisser sa conscience se projeter en dehors de l'instant présent, à l'assaut d'une foule innombrable d'activités ou d'objets à envisager, dans la folie furieuse des activités rendues obligatoires par le travail, qui nécessite l'alternance éternelle entre anticipation et mémoire. Pour fuir l'angoisse universelle du vide, cette méchante conscience se plonge sans cesse dans la nostalgie des souvenirs heureux, dans l'amertume des vieilles rancunes, ou encore dans l'apaisant baume du divertissement. Parfois, pourtant, la conscience rebelle, n'ayant plus à se nicher nulle part, se confronte à l'existence et au présent nu dans toute sa crudité : Martin Heidegger aurait parler de dasein. Face à ce néant absolu dans lequel se niche l'ennui, "désolé par les cruels espoirs" pour continuer à citer le célèbre poème Brise Marine de Mallarmé, et qui m'apparait être un des plus beaux poèmes jamais écrits, il est possible de se trouver débarrassé de tout ce qui altère la perception de nous même et qui éloigne la conscience de son présent. "Peut-être les mâts, invitant les orages, sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages". Et même si "rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux, ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe, ô nuit, ni la clarté déserte de ma lampe sur le vide papier que la blancheur défend , et ni la jeune femme allaitant son enfant", c'est bien dans cet ennui, cette morne solitude de soi à soi, que naît la liberté la plus totale, et le désir. Si c'est ce poème magnifique de Mallarmé qui me revient en tête pour évoquer ce bouleversant roman de William Styron, c'est sans doute parce qu'il contient étonnamment des pistes de compréhension de ce qui est pour moi l'un des plus grands chefs d'œuvre de la littérature mondiale. Le personnage principal, le narrateur, Stingo, ce jeune écrivain sudiste qui erre dans le New York grisâtre de 1947, s'ennuyant à mourir dans un métier sans âme, qui n'a même pas le luxe de céder à la débauche, manquant d'argent et ne parvenant pas à séduire une femme, torturé comme il est par une obsession sexuelle lubrique permanente l'affublant d'une quasi perpétuelle érection, manque cruellement d'inspiration. Ruiné, un peu rebelle, et pourtant profondément sympathique pour le lecteur par l'incroyable lucidité qu'il a sur lui même, il hérite indirectement d'un peu d'argent provenant de l'héritage lointain d'un esclave d'une des plantations que possédait sa famille. Il se loge alors dans une pension de famille d'un quartier juif de Brooklyn et entend un couple s'ébattre depuis la chambre surplombant la sienne. Puis, c'est l'enfer : les deux occupants de la chambre, la magnifique Sophie, polonaise rescapée du camp d'Auschwitz, et le torturé Nathan, juif américain au tempérament étrange, se rouent de coups. Une amitié démarre et le jeune Stingo, amoureux secrètement de la magnifique Sophie, et fasciné par le caractère orageux et irrationnel du beau Nathan, découvre peu à peu, outre les affres de sa vie sexuelle et artistique de jeune homme, la cruauté profonde de l'existence humaine.


Tout dans ce roman merveilleusement écrit tourne autour du temps. Le texte est franchement long et transporte le lecteur dans un espace vertigineux d'abord réduit à la pauvre conscience de l'ennuyé et malheureux Stingo, dont les désirs ne sont après tout que ceux de son âge, et qui rêve, malgré son incapacité à écrire, d'une œuvre. C'est la rencontre de ses deux amis qui lui permettront de parvenir à commencer son premier roman. Percuté de plein fouet par la belle Sophie, à peine survivante d'une anémie terrible de la sortie des camps, portant sur le bras un tatouage du camp d'Auschwitz, s'affublant d'un dentier pour reconstituer sa mâchoire ravagée, il est d'abord frappé par les relations orageuses et effrayantes qu'elle a avec son amant. Mais, petit à petit, c'est par la parole de Sophie qu'un autre espace temps infiltre et enveloppe l'atmosphère du New York de l'après guerre : celle d'une Pologne antisémite plongée dans les affres de la guerre puis du génocide. Alternativement, les deux mondes, l'Amérique insouciante et libertaire de Stingo, et la Pologne accablée et martyrisée de Sophie, dansent un tango de plus en plus charnel (symbiose symbolisé par la tension sexuelle constante du livre). Le dévoilement progressif de la vie passée de Sophie, ses mensonges, ses culpabilités, ses omissions et ses indicibles souvenirs semble ne jamais devoir s'arrêter pour finir sa course, en temps réel, et de manière imperturbable, comme s'il ne pouvait être autrement, dans un dénouement d'un tragique presque insupportable. Autour d'eux, la figure de Nathan, juif d'une famille riche, lui aussi totalement rongé par le mensonge, couvre par son irrationnalité l'ensemble de cet "univers temps" d'une vague ambigüe d'amour et de violence. Dans cette atmosphère trouble, où la libido de Stingo, les souvenirs de Sophie et la brutalité de Nathan se télescopent, c'est Auschwitz qui semble planer comme une ombre sur l'ensemble des protagonistes. D'abord placé à une distance éloignée du roman, il s'en approche petit à petit, rompant les cercles réputés étanches du temps, et finit par revenir dans toute sa cruauté et son infinité. Comme les Nazis n'avaient voulu offrir ni de répit ni de refuge à personne, Auschwitz revenait, après Nuremberg, sur un autre continent. D'abord des souvenirs , le camp devient réalité, sous une autre forme : celle de l'autodestruction des derniers survivants. Une phrase me hante encore après la lecture : c'est celle de Sophie, à la fin du roman. "Je crois que je n'arriverai pas à m'en sortir". Même en dehors, elle n'était jamais vraiment partie du camp de la mort, rongée par le choix qu'elle avait du faire un jour d'arrivée au camp, le 1er avril de l'année 1943.


En dehors du temps, le roman est également celui de la morale. Précisément, de la même manière que les barrières du temps semblent céder face à la monstruosité du mal, il en va de même de celle des certitudes morales que le roman établit pour les défaire ensuite comme des châteaux de cartes. Au départ, c'est bien la rencontre entre l'héritier d'une Amérique sudiste négrière et l'héritière d'une Pologne antisémite qui crée une forme d'analogie éthique assez convenue. C'est Nathan, l'homme sans raison, qui compare alors les deux espaces temps, en les assimilant, au grand dam d'un Stingo qui défend la possibilité de conserver sa moralité dans un système qui n'en a pas. Petit à petit, pourtant, quelque chose se transforme et chaque personnage, en se dévoilant, s'obscurcit moralement. Comme Stingo qui capitalise sur l'héritage de l'esclavage, Sophie elle-même, pourtant victime du camp, se révèle porteuse d'un lourd passé familial d'antisémitisme. Ce sont ses mensonges et ses actes dans le camp, pourtant dicté par la survie, qui heurtent ensuite le lecteur. Partout, le soupçon, sur chaque personnage, et notamment sur leurs ambivalences. Sophie, l'infidèle nymphomane traumatisée, et Nathan, le mythomane schizophrène. Le doute semble s'imposer et jusqu'au bout, une forme de flou est volontairement propagé autour des comportements de Sophie lors de la guerre. Parfois même, des actes d'une grande immoralité apparaissent au fil du roman : un viol subi dans un métro, un antisémitisme qui refait surface, des violences conjugales atroces. Les comportement semblent échapper à toute logique jusqu'à ce qu'ils soient expliqués par la présence permanente d'Auschwitz, la folie d'un Nathan devenant une forme de symbole de l'irrémédiable faillite de la raison face à la barbarie nazie, et à son absolue immoralité que même l'ambivalence ne surpasse pas. La sexualité de Sophie, et notamment le désir pour elle de Stingo qui inonde tout le texte, devient elle même une des nombreuses séquelles d'une fuite éperdue d'un être luttant sans succès contre la mort. Il faut s'imaginer le tableau moral du comportement du narrateur qui dévoile et dénude une femme pour comprendre qu'il ne touche finalement qu'un cadavre en devenir, condamné dans une sorte de "prophétie" à mourir quand même, malgré la survie et la libération. C'est un désespoir fou que décrit ce roman magnifique et honnêtement à pleurer. Jusqu'à ce que pourtant, le narrateur ouvre les yeux sur un nouveau matin : une note d'espoir, un peu comme une de ses symphonies qu'écoutait Sophie, et qui a pourtant pour le lecteur la sonorité sinistre d'un éternel recommencement.

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le 27 août 2025

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Paul Staes

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