Le Regard féminin
6.6
Le Regard féminin

livre de Iris Brey (2020)

Ça commence par le fait qu'elle explique que le regard féminin n'est pas un regard qui fait du corps un objet de désir. C'est bien connu que les femmes ne désirent pas les corps. Surtout que son ouvrage tourne principalement, à l'exception du dernier chapitre, qui n'est que du namedropping de films réalisés par des femmes (avec du bon et du mauvais), sur la question de la représentation de la sexualité. La sexualité pour elle, c'est la nouvelle théologie de la libération. Ce par quoi le patriarcat va chuter une fois qu'on aura changer les représentations et que filmera tous des femmes qui jouissent (c'est déjà le cas dans le porno). C'est une féministe libérale comme il en existe tant. Elle a été formée aux États-Unis, c'est une probable agent de la CIA. Jamais, elle ne va parler du système capitalisme, du racisme etc.


Ce qui lui importe c'est le sexe. Elle ne s'intéresse même pas aux représentations de la femme hors du sexe. Par exemple, elle critique rapidement Mizoguchi parce qu'il met une distance entre la caméra et O-Haru, mais tous ses films sont comme ça... Et il ne faudrait pas trop parler de féminisme hors du sexe. Elle écrit de deux lignes sur Jeanne Dielman qui épluche des patates mais fait plusieurs pages sur un pseudo-orgasme... Pour une approche phénoménologique du ressenti, c'est un peu se moquer du monde.


Elle dit connerie sur connerie. Ça se voit que ça s'adresse aux gens qui n'ont pas vu les films dont elle parle. Elle ne comprend même pas les films qu'elle étudie. Par exemple, elle explique que Portait de la jeune fille en feu c'est un film qui utilise le female gaze parce que le spectateur est actif et elle compare ça à Mektoub my love où Amin mate des culs sur une plage. Alors on serait captif et on ne consentirait pas à avoir des culs sur un film qui parle précisément de drague. Déjà, elle applique ses propres préjugés aux œuvres dont elle traite, surtout quand elle ne lui plaise pas. Mais en fait, l'un c'est sur une meuf qu'on suit découvrir son désir lesbien au XVIII° siècle et l'autre, c'est un jeune homme hétéro qui drague sur une plage dans les années 90... Comment ne pas avoir qu'il ne s'agit pas de la même chose ? Du même contexte ? D'autant qu'elle voit le contexte politico-social quand ça l'arrange.


Elle a écrit trois pages pour dire que le film Wonder Woman c'est du female gaze alors que la réalisatrice filme exactement comme Snyder. Là où elle trouverait Snyder probablement misogyne dans son traitement des personnages féminins, elle y voit une puissance de libération sur un ralenti sur Diana qui sort des tranchées et elle étale son vocabulaire d'analyse filmique pour écraser toute critique.


Elle explique que le female gaze c'est un ressentir de l'expérience de subjectivité du personnage féminin (ok Deleuze). Donc, j'en déduis que Kechiche fait du female gaze. A tout hasard, la scène où les tontons bledards draguent très très très lourdement les amies d'Amin. Où le spectateur est placé dans la subjectivité des personnages féminins et ressent le malaise et la détresse des deux meufs qui se sont toucher et salir les deux mecs. Pareil, lorsque la mère d'Amin vient les "sauver", on ne peut ressentir qu'un grand soulagement. Ne va pas dire qu'elles sont sexualisées... elles vont draguer en boîte.


Elle explique que le spectateur regarde le film au travers de sa matérialité (jsp de ce que ça veut dire elle a une approche phénoménologique) et que donc le spectateur y va sans a priori sur un film, qu'il se laisse porter par le ressenti. Sachant, qu'elle est incapable de voir le female gaze chez Kechiche, je pense que c'est faux puisqu'elle a sans doute vu le film (si elle l'a vu) avec des a priori sur le male gaze de Kechiche. De plus, c'est une approche fasciste du cinéma qui veut que le réalisateur n'est qu'une intention que le spectateur passif doit nécessairement ressentir sans jugement critique de sa part puisqu'il n'a aucun a priori sur ce qui lui est montré.

Pour sa défense, elle dit que le female gaze c'est faire ressentir l'expérience d'être femme au spectateur mais elle corrobore ça au fait de ressentir le désir de la femme à l'écran et du plaisir du spectateur. Mais déjà je trouve ça très réducteur de ne parler que de désir, et de faire du mâle gaze un prétendu regard objectificateur, parce qu'elle n'en parle que quand ça l'arrange. Par exemple, elle défend Godard parce que ça se sent qu'elle aime le Mépris mais qu'elle a besoin de se justifier du point de vue de la critique féministe du cinéma de Godard. Et en suite, réduire l'expérience esthétique au simple plaisir du spectateur, c'est passé sous silence l'idée que c'est ressentir des émotions. Et ensuite, elle dit que Roma de Cuaron ce n'est pas du female parce que ça ne retranscrit pas l'expérience de l'accouchement mais sa réflexion exclut le documentaire alors qu'elle dit qu'elle cherche du réalisme. Alors que bon, en quoi le cinéma doit il être réaliste ?


Son approche est une abstraction théorique qui ne tient pas l'analyse esthétique concrète d'un film. Geneviève Sellier disait aussi de la merde mais au moins, elle avait une approche holistique du cinéma d'auteur français. Sa définition d'esthétique comme étant nécessairement un plaisir est problématique parce qu'elle ne repose sur rien. Jamais, elle ne va la justifier ou l'expliquer. La seule expérience possible devant un film, c'est de ressentir du plaisir... Le cinéma c'est la jouissance... Ça lui fait un point commun avec Antoine Goya. Mais toute expérience cinématographique n'est pas jouissance. En fait, son approche phénoménologique du ressenti qui ne peut être que plaisir l'a conduit à prendre le spectateur pour un idiot incapable du moindre recul critique sur un film. A ce titre, il faudrait bien faire ressentir la bonne émotion au spectateur, le prendre par la main à chaque instant et lui dire ça c'est mal, là il ne faut pas que ce soit plaisant. Je commence à penser que le féminisme est un infantilisme.


En fait, elle distribue les bons et mauvais avec une idée préconçue de ce qu'est un bon film féministe et c'est juste un plagiat de ce que Deleuze sur le fait que l'art peut faire ressentir l'expérience d'une condition qui n'est pas la nôtre et que donc c'est un moyen politique.

elle développe l'idée que le male gaze est une esthétique (pourquoi pas) mais elle se contredit immédiatement sur Antonioni qu'elle accuse de faire du cinéma hollywoodien parce que le male gaze c'est hollywoodien, sauf que le mec ne fait pas du cinéma hollywoodien, cf. le passage qu'elle cite juste au-dessus.


Ensuite, elle dit que le male gaze c'est esthétiser le viol, il m'apparaît surtout que ce qui lui pose problème n'est pas tant la non représentation des vss au cinéma que leur non dénonciation par des films réalisés parfois il y a 60 ans dans un contexte politico-social largement différent. De fait, les vss sont à l'écran mais sont esthétisés comme Autant en emporte le vent esthétise le racisme à mon sens, parce que c'est le produit d'une époque. Elle explique que si on ne voit pas le viol c'est parce qu'il est esthétisé. Déjà quelle est sa définition d'esthétique ? Parce qu'il n'y a des films qui montrent des scènes de vss tout à fait esthétiser. Déjà quel film n'a pas une esthétique qui lui est propre ? Quelle mise en scène ne relève pas de l'esthétique d'un réalisateur ? Comment ne pas faire d'esthétique en faisant un film ? En quoi, ne pas représenter ce n'est pas érotiser ? Ne pas représenter c'est déjà un peu masquer une réalité. Et qui plus est tu peux avoir une représentation des vss. Je pense à Jean Eustache qui met en scène un personnage masculin adolescent qui plotte sa copine de jeu et c'est malaisant parce qu'il rend le truc malaisant avec le regard de la meuf ou à Wakamatsu qui esthétise à mort le viol de femmes endormies dans Piscine sans eau mais tu sais en tant que spectateur que c'est un viol. De même elle explique que Bresson garde une ambiguïté quand Mouchette se fait violer par le garde chasse parce qu'elle ouvre les bras après une course poursuite mais je suis désolé c'est juste qu'elle abandonne la vie précisément à ce moment là du film. Son raisonnement n'a aucune cohérence.


Pour elle, un film équivaut à un protagoniste qui équivaut un point de vue qui équivaut à une seule interprétation possible. C'est proprement bête. Tu peux changer de point de vue dans un film. De même qu'aucune interprétation n'est figée à moins que le réalisateur explicite le déroulement d'une scène et/ou y apporte un jugement moral par un biais explicite. C'est alors un film qui te dit quoi penser, comment réagir, quelle émotion ressentir. C'est donc peu intéressant parce que ça prive le spectateur de tout recul critique, de possibilité même d'avoir un rapport au film. C'est être fasciste. C'est une libérale, quelque part elle tend faire le fascisme.


Son idée c'est de dire que l'esthétique est politique donc que l'esthétique du male gaze est politique. Mais déjà, dans son raisonnement, le male gaze revient à être un inconscient du réalisateur (très psychanalytique) et dans le même temps, être conscientisé comme la recherche du plaisir esthétique. Il faut trancher. Je veux bien que l'esthétique renvoie à de la politique mais si on suit sa logique où il faut impérativement faire ressentir une expérience qui permet de condamner les violences, quelque part on en revient au débat sur le travelling de Kapo sur la meuf se suicide en se jetant sur les barbelés. C'est exactement le même débat parce quelle représentation ne va pas esthétiser ou va être réaliste à 100% ? C'est le principe même de l'art que de produire une esthétique. Je peux comprendre au male gaze qu'elle reproche une esthétisation mais en fait, c'est le cas dès que tu mets en scène un acte, même dans le cas du documentaire. Elle veut que la seule expérience acceptable soit celle du féminin. C'est limite "reproduire les souffrances du Christ". Alors que tu peux être aussi du point de vue du violeur sans que ce soit un plaisir, Sombre de Grandrieux se place exactement dans ce cas-là. Idem lorsqu'elle parle d'Elle de Verhoeven, elle le défend mais on sent bien qu'elle cherche juste à justifier qu'elle a aimé un film détesté par ses amies féministes... c'est pas grave hein tu peux juste assumer sans être obligé de passer dix pages à jongler avec des termes où tu finis par te contredire.


C'est vraiment un mauvais livre, pour les gens qui ne s'intéresse pas au cinéma. J'ai le sentiment que tout découle d'une frustration qui est l'absence d'avancée sociale et donc, de faire porter la responsabilité à l'Art. Sauf, que ça ne fonctionne pas comme ça. Ça donne juste l'impression de répéter des paniques morales conservatrices au prisme du féminisme libérale.

Créée

le 27 janv. 2026

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Adanberos-e

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