Pas facile au départ de déterminer si Mythologie du .12 a quelque chose à dire, ou s’il s’agit de l’un de ces romans dont le style pseudo-incandescent et authentiquement cache-misère dissimule mal l’inanité. Produire des phrases de deux pages dont la syntaxe tienne la route, n’importe quel écrivain nourri aux classiques en est capable ; produire des phrases de deux pages qui – verbe très éloigné de son sujet, hyperbates, tout ça… – ne puissent pas être décomposées en six phrases d’un tiers de page chacune, cela demande plus de technique, mais le roman de Célestin de Meeûs en propose finalement assez peu. Ce n’est pas une tare en soi, mais il me semble que cela relativise ce que certaines critiques qualifient de prouesse technique.
Mythologie du .12 entrecroise, le jour d’un solstice d’été, les histoires de trois personnages : d’un côté Max et Théo, jeunes représentants de ces petites villes de province où il n’y a pas grand-chose à faire pour faire passer l’ennui adolescent que de zoner sur les parkings de zone commerciale en fumant des joints le plus loin possible du regard des flics ; de l’autre le docteur Rombouts, quinquagénaire bien peu flamboyant qui rumine la séparation de son couple en comptant combien lui a coûté sa terrasse. En somme, la Belgique de la bière tiède contre la Belgique du whisky à quatre-vingts balles la bouteille. Mais frustration à tous les étages. Ça pourrait s’appeler « Une soirée de chiens ».
Ça pourrait rappeler Leurs enfants après eux, mais sans la double dimension générationnelle (reconstitution 90’s et thème de la transmission) qui caractérisait assez fortement le roman de Nicolas Mathieu. Avec un peu plus d’audace stylistique, aussi, il faut le concéder : après la première partie, où l’on suivait Théo et Max et Rombouts le temps d’un début de soirée et d’une vingtaine de paragraphes, souvent composés d’une seule longue phrase et alternativement consacrés aux uns ou à l’autre, après cela, disais-je, et alors que la menace de tourner en rond se faisait sentir, vient la deuxième partie : coucher de soleil, tension qui s’accroît, narration resserrée en de longs paragraphes au cours desquels la focalisation passe sans prévenir des deux jeunes glandeurs au vieux schnock.
Ces pages, à la fois démystification du récit de chasse à l’homme et esthétisation de l’errance, sont ce que le roman compte de plus réussi :
« oui, tout ça c’est leur putain de faute, se dit Rombouts qui entrevit, à cet instant, la possibilité d’en finir tout à fait, de les achever sur-le-champ, faire demi-tour vers le parking et les descendre, leur éclater détruire et lacérer le visage, leur faire payer, de toute façon c’était lui qu’on accuserait, alors que s’il les descendait maintenant il avait encore une chance, même minime, de s’en tirer, se dit le docteur, ressentant à nouveau cette violence pure calculatrice glaçante le submerger avant de brutalement se ressaisir, prenant conscience de ce qu’il était en train de penser » (p. 144).
Et puis il y a dans Mythologie du .12 un élément qui n’a faussement rien à voir, un équivalent peut-être de ce qu’était tel ou tel détail chez Flaubert, ou tel personnage à l’arrière-plan des tableaux flamands de la Renaissance. Cet élément, c’est « Moustache », patron de snack dont on comprend qu’il est n’est pas belge, et qu’il a déjà connu cette violence « douze ans plus tôt » dans le « village dont il était originaire, un village dans lequel il n’avait plus remis les pieds, même si ce n’était pas l’envie, dit-il, qui lui manquait » (p. 131). Les mentions de ce personnage, grâce aux prolepses qu’elles amènent, intriguent le lecteur, tout en accélérant le récit vers sa chute.
(En fait, ce personnage n’est peut-être pas surnommé Moustache ; seulement, c’est le patron du snack Chez Moustache. Et finalement il ressemble assez à ces personnages qui commentent l’action de certaines tragédies.)
Une chute très réussie, d’ailleurs.