Kundera signe un article qui sonne encore juste plus de 40 ans plus tard, montrant bien qu'il avait pressenti des changements beaucoup plus profonds et sous-jacent que ce que l'écume de l'actualité de son époque ne pouvait laisser comprendre. A travers ses interrogations autour de l'effacement des pays d'Europe centrale dilués dans le bloc de l'Est, Kundera veut y voir avant tout un effondrement de la culture en Europe. La culture, basée sur la raison, l'intellect et qui s'exprimait aussi bien en philosophie, en sciences et dans les arts, avait remplacé le christianisme comme valeur fondamentale et constitutive de l'identité européenne. Désormais, après les attaques des totalitarismes, l'arrivée de la culture de masse, l'extinction progressive mais certaine des hommes de lettres, de pensée et des grands artistes et surtout de leur capacité à agir sur le monde, après l'arrivée des mass medias et de la culture du divertissement, l'Europe de la culture laisse progressivement sa place à une autre, mais laquelle? Là-dessus Kundera ne fait qu'ouvrir des hypothèses (retour de Dieu? la tolérance? la politique? le marché?) mais qui résonnent juste.
Raisonnement sombre mais irrémédiable écrit de manière limpide.
Petite citation aux accents libertariens en prime pour les derniers champions de la raison :
"Dans une lettre à Helvétius, Voltaire a écrit cette phrase magnifique : Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. Il s'agit là de la formulation du principe éthique de base de notre culture moderne. Qui régresse dans l'histoire avant la naissance de ce principe-là, quitte les Lumières pour retourner au Moyen-Âge. Toute répression d'une opinion, y compris la répression brutale d'opinions fausses, va au fond contre la vérité, cette vérité qu'on ne trouve qu'en confrontant des opinions libres et égales. Toute interférence dans les libertés de pensée et d'expression - quelles que soient la méthode et l'appellation de cette censure - est au XXe siècle un scandale, ainsi qu'un lourd fardeau pour notre littérature en pleine effervescence."