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Au coeur du Noir

À propos de True Detective

Illustration Au coeur du Noir

Comme tout le monde (?), j'ai suivi avec passion (non, en fait, un intérêt sincère et intrigué...) les 2 saisons de True Detective.

De la première encensée par les critiques, à la 2nde descendue en flammes par les mêmes, j'en ai tiré un vrai plaisir de spectateur et aussi un je ne sais quoi d'inexpliqué et d'inassouvi.

J'ai donc profité du calme relatif de l'été pour revisionner en parallèle les 2 saisons (oui, je sais, ça a l'air un peu maso, dit comme ça..) et là, le choc !

N'en déplaise aux critiques chichiteux biberonnés à la culture des séries TV, de leurs petits buzzs (Wayward Pines, allo ?), de leurs enthousiasmes purement formels (Hannibal et ses chochotteries), ou de leurs productions qui ne savent pas finir (au hasard, Walking Dead, ou ce pauvre Dexter...), Pizzolato, avec des intrigues, des personnages et des réalisateurs différents (sans compter les contraintes du format anthologie TV à 1 épisode/semaine) a construit en 2 ans une œuvre cohérente, personnelle, audacieuse, intelligente et authentique.

Pourquoi, comment ? C'est parti .

DE QUOI ÇA PARLE, TOUT ÇA ?

De la condition de l'homme moderne : N’en déplaise aux puristes de la parité (asexuée ?), Pizzolato adopte dans sa série un point de vue de mecs, ou plutôt un point de vue sur les mecs.

Tous ses héros masculins sont des losers magnifiques, car impuissants : impuissants à châtier les coupables, tous les coupables, impuissants à transmettre un quelconque héritage (le fiasco familial de Marty dans la S01, le dernier message de Velcoro à son fils et l’incapacité de Frank à procréer dans la S02…). Privés de cette viscéralité féminine qui apparaît dans les 2 saisons comme seul ciment d’un destin vivable, ils errent, boivent, baisent, enquêtent et se battent comme des fantômes obsédés.

Tous n’ont même pas l’excuse de traumas passés, et pourtant tous semblent quelque part conscients de leur vacuité, qui se transforme en fatalité (comme si les tirades philosophiques de Rust dans la S01 les avaient tous contaminés).

Au final, et contrairement aux esprits myopes et chagrins, ce sont les héroines féminines qui s’en sortent le mieux chez Pizzolato : non seulement elles survivent et permettent un futur, mais elles sont suffisamment intelligentes et déterminées pour agir en bad girls quand leur intérêt ou celui de leur famille ne dépend. Ben oui, c’est féministe, au fond.

De pouvoir(s) et de justice : Dans True Detective, le pouvoir c’est le mal. Ou vice-versa…

Qu’il soit politico-mystique comme dans la S01, ou politico-mafieux comme dans la S02, il est ancestral, patrimonial (bien que tissé de collusions multiples), sans visage, implacable. Pas étonnant dans ces conditions que les enquêtes semblent bien compliquées pour les esprits paresseux de spectateurs bouffe-tout, qui apprécient les cliffhangers ou les résolutions d’affaire en 45 mn pub comprise, histoire qu’on les secoue un peu de leur torpeur pour mieux y replonger dans les minutes qui suivent.

Le pouvoir vu par Pizzolato est complexe, obscur, sans état d'âme … comme dans la vraie vie.

Pas de Vérité révélée dans True Detective donc : juste au mieux un progrès, sans doute temporaire, où le Bien marquera quelques points dans un combat éternel et sans issue contre les forces obscures.

Tiens, j’ai oublié de parler de justice… C’est parce qu’elle a un tout petit rôle, et qu’on l’oublie vite. Oui, tout comme dans la vraie vie, là aussi…

De l'éthique True Detective ne partage pas avec Michael Mann que des fulgurances de réalisation.

Tous ses héros sont manniens par essence, mûs seulement par une éthique personnelle qui les poussent à aller jusqu’au bout de leur quête, quel que soit le prix qu’ils auront à payer . On y retrouvera les thèmes développés dans Heat, The Insider, et dans une très moindre mesure Miami Vice et Public Enemies : la quête pour elle-même, comme seule raison de vivre et de se battre, sous les coups et la mitraille. C’est beau, non ?

OK, c’est un thème connu et usé jusqu’à la corde et pourtant toujours probant, captivant, émouvant quand il anime des personnages forts (Cohle, Hart, Velcoro, Semyon…) incarnés par de acteurs en état de grace (McConaughey, Harrelson, Farell, Vaughn…).

ET D’OÙ ÇA VIENT, TOUT ÇA ?

Du talent de Nic Pizzolato, bien sûr, et de sa capacité à mettre au goût du jour les thèmes propres au Noir (chez nous, on dirait Roman Noir), ce sous-genre littéraire né dans les pulps aux alentours des années 1920 aux US, auquel Hammet, McBain, Cheyney, Goodis (la liste est longue…) ont donné ses lettres de noblesse.

Dixit Wikipedia :

le roman noir désigne aujourd'hui un roman policier inscrit dans une réalité sociale précise, porteur d'un discours critique, voire contestataire. Le roman noir, tout en étant un roman détective, se fixe ses propres frontières en s'opposant au roman d'énigme, car le drame se situe dans un univers moins conventionnel, et moins ludique

Voilà. Pas étonnant que ce vieux radoteur de James Ellroy vomisse True Detective : ils se nourissent tous deux au même lait originel. Mais quand l’un reste confit dans son LA des années 40 et 50 comme quasi-unique référence (jusqu’à l’autoparodie, cf. Perfidia), l’autre transpose dans le monde moderne, un siècle plus tard, l’âme et les thèmes du Noir, sur un medium et dans un format par ailleurs bourrés de contraintes.

BON, ET MAINTENANT ?

N’en déplaise aux critiques des 2 côtés de l’Atlantique qui s’excitent sur des épisodes isolés, les 2 saisons de True Detective constituent une œuvre unique, qui poursuit et magnifie des thèmes puissants et universels.

Oui, les enquêtes sont pénibles à suivre… mais c’est lié à leur nature-même. Oui, les personnages sont parfois des archétypes… Mais quels archétypes, et quelle puissance s’en dégage ! Oui, ça finit presque trop bien (S01) ou vraiment trop mal (S02)…. Mais la vie est pleine de surprises,n'est-ce pas, bonnes et mauvaises.

Qu’il y ait ou non une 3ème saison ne changera rien : Pizzolato nous a d’ores et déjà offert une grande, très grande fiction TV, et un vrai boulot d’auteur sincère.

Ben oui, ça arrive encore… Faut juste être attentif ;)

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Avatar Marv Eden
Par Marv Eden
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9 réponses

Robert Johnson ·

C'est vrai que la saison 2 a confirmé la capacité de Pizzolato à redonner de la substance à des personnages archétypaux.

J'ai une petite théorie sur la mauvaise réception de cette saison: au-delà du fait qu'il n'y ait plus Matiou Macconogué ou que l'histoire entre les personnages de Vince Vaughn et Kelly Reilly ne soit pas bien passionnante, je pense que ça a voir avec l'ambiguité sexuelle de certains persos.
Dans la saison 1, c'était assez propre. Les deux flics étaient bien bien hétéros (l'un des deux trompe sa femme... avec une autre femme. tout va bien) et ils enquêtaient sur des meurtres de femmes et des disparitions et viols d'enfants. Manichéisme total: les gentils étaient "normaux", les méchants étaient des sales ploucs pervers.
Dans la saison 2, on a droit à 2 personnages principaux dont la sexualité dévie de "celle que l'on a tendance à associer à leurs corps de métier":
Un vétéran de la guerre en Irak qui se découvre des tendances homosexuelles, et une femme flic qui se réprime sexuellement puis s'excite sur des vidéos pornos dans lesquelles joue sa soeur (juste après lui avoir fait la morale, hein!).
Je suppose que c'est peut-être un peu moins avenant pour une partie des spectateurs qui aiment que leurs personnages de séries télés aient une sexualité propre. Mais c'est parfaitement à sa place dans la ligne éditoriale d'une chaîne de télé comme HBO, qui est la seule à avoir été capable de rendre l'inceste cool... XD

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Marv Eden ·

C'est vrai que ça casse pas mal les archétypes, du coup. L'autre raison des mauvaises critiques, c'est aussi le syndrome "confiture aux cochons" : on comprend pas l'intrigue donc c'est nul, c'est lent donc c'est nul, les persos disent des choses profones avec un air sérieux, donc c'est nul... Une certaine culture du fast food appliquée à la fiction...

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Robert Johnson ·

Ouais mais dans ce cas-là, toutes les séries HBO sont nulles.
"Les Sopranos", c'est lent et il se passe rien. Dans "Game of Thrones", y a 15 000 intrigues et 150 000 persos, on comprend rien. Dans "Six Feet Under", ils passent leur temps a se dire des choses profondes avec un air sérieux, etc...
Malgré le regard peu flatteur que je porte à l'être humain, j'ai du mal à considérer qu'une bonne partie des spectateurs ne regarde ces séries que pour leur postulat de départ (série heroic fantasy, série sur des croques-morts, sur la mafia, etc...).

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Camden ·

Intéressant !

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Aurélien    ·

Tout à fait d'accord. Il serait d'ailleurs super intéressant de comparer les deux saisons qui sont littéralement opposés Bad ending/Good ending Campagne/Ville puis dans la réalisation couleurs froides dans la première et chaudes dans la seconde.
Je suis sur que rien n'a été laissé au hasard.
Bref série un peu injustement critique (par une minorité tout de même) mais qui sera crié comme un chef d'œuvre dans plusieurs années tout comme Twin Peaks !

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Marv Eden ·

Je n'avais pas noté l'opposition formelle, mais ta remarque fait complètement sens. Raison de plus pour voir TD comme un tout ;)

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Mathias Polverinos ·

+1 !

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Dr-café ·

Merci

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MeDioN ·

Entièrement d'accord.

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