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Cannes 2019, jour 7 : du pain, du vain, des oursins

Illustration Cannes 2019, jour 7 : du pain, du vain, des oursins

On était un certain nombre à se dire que la suite de la compet allait forcément vivre un temps de flottement après le pavé Malick et son lyrisme exacerbé. Autant l’avouer, rien ne nous préparait au choc qu’a été la projection du Portrait de la Jeune fille en feu de Céline Sciamma. Cette sorte de Leçon de Piano à la française est une immense histoire d’amour qui se double d’une fine réflexion sur l’art, le désir et la contrainte. Sciamma fait un bond qualitatif extrêmement impressionnant avec ce film qui transporte tant par son sens de l’image, la finesse de ses dialogues, le jeu des comédiennes (un doublé pour le prix d’interprétation semble évident en l’état actuel des choses), que la romance la plus évidente et bouleversante qui soit. A trois reprises, la réalisatrice utilise la musique pour des paroxysmes émotionnels que je n’avais personnellement jamais vécus à Cannes, et signe un immense film de femme, sur les femmes, pour les femmes sans qu’on ait besoin d’y voir un quelconque militantisme. La voir prendre la succession de Jane Campion, seule réalisatrice palmée à ce jour, aurait du panache, mais surtout un sens on ne peut plus légitime.

Difficile d’enchaîner après ces cimes, mais on s’engouffre dans la salle Debussy pour un autre film de femme, Adam de Maryam Touzani. Je passe désormais les portiques de sécurité grâce à un camouflage on ne peut plus sophistiqué de mon ordinateur portable, que j’ai retiré de sa poche initiale pour l’envelopper dans un pull qui ne sert qu’à lui, d’autant que le soleil temporairement revenu sur Cannes. L’autre soir, un agent de sécurité a toqué à travers le pull sur la surface du PC avant de me demander si je transportais de la nourriture. Peut-être qu’il imaginait que j’avais une plaque de chocolat dorsale, je ne sais pas.

Adam, donc, est un premier film marocain réussi, qui s’intéresse à une fille mère à la rue recueillie par une veuve, elle-même éprouvée à sa manière par l’existence. L’union, pas si évidente, pourrait faire la force dans un monde encore traditionaliste mais dans lequel la réalisatrice ne laisse pas rentrer l’homme, si ce n’est pour un rôle d’arrière-plan inhabituellement tendre, celui d’un prétendant gentiment éconduit. Touzani prend son temps, pour un film qui fait la part belle aux portraits, à la confection du pain et aux intérieurs d’une maison qui s’ouvre à l’intimité de femmes qui vont devoir apprendre à insuffler l’émotion au sein de leur vie. De beaux clairs-obscurs, une attention fine portée à la naissance d’un sourire ou le jaillissement tant attendu des larmes, et l’occasion de retrouver Lubna Azabal, la très intense actrice d’Incendies de Denis Villeneuve.

A la sortie du Palais, les festivaliers qui mendient les invitations commencent à mentionner le Tarantino, attendu demain sur la Croisette. La fébrilité monte d’un cran.

Pour la suite, on quitte le gynécée du matin, puisqu’on investit le monde plutôt masculin des candidats au radicalisme avec Le Jeune Ahmed des frères Dardenne. C’est toujours amusant de faire la queue pour les séances ouvertes au public sur invitations. Les conversations y prennent une autre tournure, souvent par des retraités qui se font des marathons de films piochés au hasard dans l’agenda, sans qu’ils soient pour autant cinéphiles. Une cannoise en tailleur m’explique ainsi qu’elle est allée chercher des places pour la dernière tournée d’Elton John en sortant de Rocketman, et qu’il n’en restait qu’à Londres. Elle ne sait pas ce qu’elle fera d’ici octobre 2020, mais, ajoute-t-elle, si elle n’a plus envie d’y aller, elle pourra en tirer un excellent prix à la revente. Sa voisine du troisième âge salue l’initiative, pour un big up d’ainés 2.0 assez inattendu.

Pour Le jeune Ahmed, la critique est publiée.

Les films ayant été courts cette journée, j’ai un peu de temps avant de filer à la Quinzaine, et je m’autorise un pas qui ressemble plus à de la marche qu’à la course habituelle, croisant ça et là des têtes de plus en plus familières qui, toutes, me confirment la réception bouleversée du Sciamma. Ce n’est pas le cas des pontes de la critique, à en voir le tableau récapitulatif du Film Français, ni de mes collègues les plus âgés. Je crois que ce film m’a fait régresser des années en arrière dans ma cinéphilie, de celles où l’émotion prenait le pas sur l’analyse, et c’est déjà en soi un superbe compliment à son endroit.

A 20h30 est présenté le nouveau film de Rebecca Zlotowski, Une Fille Facile mettant en scène Zahia. Lorsque j’arrive, la foule est encore plus dense que pour The Lighthouse la veille, c’est à n’y rien comprendre. Nous faisons la queue près de 2 heures sous la pluie, le film commence avec une demi-heure de retard et le gratin du cinéma français est dans la salle, de Bonello à toute l’équipe de Céline Sciamma et son film. Le film, quant à lui, est une parenthèse solaire et cannoise de l’été des 16 ans d’une jeune fille qui suit sa cousine (Zahia, donc), sorte de Bardot réactualisée qui assume sa sexualité et se fait payer plein de belles choses par des millionnaires sur un yacht. Lutte des classes par-delà le bien et les mâles, teenage movie, esthétique 70’s cheap, karaoké sur du Niagara et porno soft avec de la masturbation aux oursins font le menu d’une table qui, même au 5ème degré, laisse plus que dubitatif. Ma voisine ne cesse de regarder Adèle Haenel quelques rangs derrière nous, encore sous les effets de la séance du matin qui a effectivement laissé une empreinte qu’on espère voir durer jusqu’au palmarès.

Sinon, je ne sais pas si je vous ai dit, mais Tarantino présente son nouveau film aujourd’hui. Avant lui, on donnera sa chance à Ira Sachs et son Frankie (soit Huppert au Portugal), le Nicolas Bedos en Hors Compétition (La Belle Epoque) et, si le cœur nous en dit encore, un film islandais avec du SM. Mais oui, vive la diversité.

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Avatar Sergent Pepper
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Senscritchaiev ·

Qu'est-ce que c'est que cette recrudescence de Niagara, soudain, ça n'arrête pas ! C'est en train de devenir le Arvö Part du cinéma français ?

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