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Cannes 2019, jour 8 : Once upon a time in the crowd

Illustration Cannes 2019, jour 8 : Once upon a time in the crowd

La journée commence par une virée au Portugal, que s’est payée Ira Sachs en embarquant Isabelle Huppert qui va faire les bilans pour cause de maladie incurable. Marivaudages désenchantés, jolis paysages, poncifs sur la maladie d’amour transgénérationnelle, tout ça. On s’ennuie poliment, on s’interroge sur la présence de ce film en Compétition, qui a le mérite de ne durer qu’1h38. Quand on se souvient de l’intérêt assez similaire de Love is strange en 2014, il n’y a pas non plus de quoi s’offusquer.

On enchaîne toujours dans le même GTL pour la traditionnelle comédie française de la rentrée prochaine en Hors-Compétition, comme ce fut le cas pour Le Grand Bain l’an dernier, où j’avais fait la fine bouche cinéphile en lui préférant un film argentin avec des monstres en formes de vagins à dents, sans pour autant être sûr de mon choix. Je décide donc, cette année, de donner sa chance au film de Nicolas Bedos, La Belle Epoque, qui repose sur une très belle idée de pitch : une société propose, sur commande, l’immersion dans un décor du choix du client, plateau de cinéma avec la véracité maximale dans les artifices, figurants et comédiens interprétant des rôles de commande. L’occasion d’un voyage dans le temps dénué de science-fiction, et qui, surtout, donne accès aux coulisses et à la régie dans laquelle une autre histoire d’amour se joue en écho de celle qu’on revit dans la reconstitution. Le rythme est enlevé, les va-et-vient entre les récits alternés bien maîtrisés et l’ensemble fonctionne. La comédie, à grand coups de répliques cinglantes, fait souvent mouche, et même si la satire du monde numérique par le vieux grognon Auteuil ou la romance triomphante ne font pas toujours dans la finesse, le film propose un moment agréable et assez original.

Puis, la vie s’arrête. Je sors du palais à 13h, le film de Tarantino est programmé à 16h30 pour la projection presse. Je m’enfile deux expressos et prévoit d’aller tranquillement voir comment on va dérouler les opérations, dans la mesure où, de toute façon, la file est occupée par ceux qui attendent pour le film précédent, projeté à 14h. Mais on abandonne toute de suite l’idée d’aller chercher un sandwich, puisque que je me rends compte que des accrédités bleus sont déjà présents en double-file. Ce qui fait qu’on se met à attendre… avant de pouvoir attendre. A 14h, quand la file précédente est absorbée, nous sommes déjà une petite centaine. Puis c’est la longue et interminable accumulation. La file des roses, qui donc ont la priorité sur nous, noircit progressivement de l’autre côté, et on se tient informés par les courageux jaunes (qui passeront après nous) qui les jouxtent. On n’a jamais vu un tel monde, au point que le staff, en haut des marches, nous filme en panoramique avec un sourire mêlé d’une certaine inquiétude.

Quand on attend des heures devant un stade pour un concert, c’est pour courir chercher les meilleures places dans la fosse. A Cannes, c’est beaucoup plus pervers que ça : après 3h30 d’attente, tu ne sais même pas si tu vas rentrer. Lorsqu’au bout de 25 minutes, tous les roses sont enfin entrés, le staff fait une pause et les comptes, et la tension est à son comble pour savoir combien d’entre nous auront accès à la salle. J’ai 12 personnes devant moi, je rentre, et lorsque que constate le nombre de places restantes (soit les pires, sur les côtés), je comprends que nous serons peu. Des centaines des bleus seront refoulés, sans parler des jaunes qui avaient déjà cessé d’espérer.

Et le film, donc ? Once upon a time… in Hollywood est un objet bien étrange. Je comprends pourquoi Tarantino multiplie les appels à la discrétion et au non-spoil, et j’ai bien envie d’en dire le moins possible, tout comme vous encourager à ne pas trop aller chercher à vous renseigner pour vous laisser surprendre par le film. Une nuit de décantation n’a pas encore suffi pour faire le tri dans cette œuvre hybride, sorte de cinémathèque nostalgique un peu trop longue, construite sur une arythmie assez déconcertante, offrant, bien évidemment, de jolis pics, de bons interprètes et une reconstitution impeccable au point d’inquiéter. Sur la théorie et les intentions du réalisateur, les pistes d’analyse sont légions, et souvent très intéressantes. Reste à questionner le plaisir du spectateur, et là, pour le moment, je bloque un peu. Tarantino frôle le fan service un peu vain par instants, mais surtout, désincarne une partie de ses figures et laisse un sentiment de tristesse que j’ai pour le moment du mal à définir : est-elle due à la nostalgie du spectateur auquel il a toujours su donner un immense plaisir, ou l’affirmation d’une véritable maturation dans son œuvre ? Il me faudra écrire plus longuement sur le film pour travailler cette question, et surtout revoir le film, ce qui, évidemment, est hors de question sur ce Festival vu la cohue qu’il y aura pour l’unique et dernière projection prévue aujourd’hui au GTL.

Je ressors du film lessivé, et décide d’abandonner l’idée d’un 4ème film pour aujourd’hui, auquel je n’aurais de toute façon accordé aucune attention, pour manger mon premier repas chaud depuis 8 jours, et discuter avec tous les festivaliers à qui je dis que je ne peux rien dire, prolongeant, dans le calme cette fois, cette fébrilité mondiale que fut la première de ce film.

…Et ce n’est pas fini : aujourd’hui, deux autres poids lours de la Compétition, Parasite de Bong Joon-ho et le nouveau Dolan vont faire frémir les cinéphiles. Pour le reste, on improvisera en fonction des foules, des flux, des lieux, des nerfs, des rumeurs : c’est aussi et surtout ça, Cannes.

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Avatar Sergent Pepper
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Eric Pokespagne ·

J'avoue que moi, c'est plus le BJH qui m'excite. Et le Dolan. Donc j'attends ta prochaine chronique avec impatience.

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JohnTChance ·

@ Sergent Pepper:

Réalises-tu que ton récit légitime mon refus obstiné de me rendre sur la Croisette à cette période de l'année? Même si j'avais réussi à rentrer, pas sûr que ce serait les bonnes conditions pour découvrir un film. Ou alors il faudrait que ce que je vois à l'écran me fasse verser plus de larmes que Tout sur ma mère, soit plus jouissif que les meilleurs Tarantino ou m'offre une sensation de jamais vu encore plus puissante que certains Tsui Hark. Alors oui, j'ai entendu certains festivaliers évoquer la sensation particulière de découvrir 2046 sous une forme quasi-copie de travail sans SFX ou telle scéne d'Happy Together disparue lors de la sortie salles. Mais ça me donne pas plus envie d'y être.

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