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Cannes 2019, jour 9 : chercher la flamme

À propos de Parasite Matthias & Maxime Roubaix, une lumière Viendra le feu En terre de Crimée

Illustration Cannes 2019, jour 9 : chercher la flamme

L’émotion continue du Festival alliée à la dictature médiatique de l’immédiateté génère une fébrilité maladive. Hier, le générique du Tarantino n’avait pas commencé que tous les journalistes allumaient leur portable pour être les premiers à livrer leur réaction, si fiers de cette exclu mondiale qui demande pourtant un temps particulièrement important de décantation. Après une nuit de réflexion, des choses se mettent en place, et il y a fort à parier qu’il va falloir composer avec un effet à combustion lente, soit l’inverse absolu de cette course à la formule qui résumerait l’affaire.

On pensait, après ce climax, revenir un peu au calme, mais l’impressionnante qualité de la sélection ne laisse en réalité pas de répit : le nouveau Bong Joon-ho, Parasite est un superbe film, qui allie à peu près toutes les qualités qu’on peut chercher dans une œuvre cinématographique : des éclats de rire, de l’angoisse, un regard social au scalpel, un sens de la narration acéré, et une exploration de l’espace à tiroirs multiples magnifiée par une mise en scène époustouflante de maîtrise. Ça commence comme du Marivaux, ça se termine presque comme du Park Chan-wook ; ça reste surtout un des meilleurs de Bong Joon-ho, dont le retour à un cinéma national, qui regarde bien son pays en face, est une excellente nouvelle pour sa carrière après ses expériences américaines.

Ces gros poissons de la Compétition Officielle ne doivent pas faire oublier les audaces d’Un Certain Regard et leurs dénicheurs de talents : on donne sa chance à En Terre de Crimée, premier film de Nariman Aliev, road movie dans lequel un père convoie, au côté de son fils, le cadavre de son aîné pour un enterrement en terre natale. Gaudriole s’abstenir, il faut bien en convenir, mais sujet fort et une belle maîtrise pour une première, notamment dans la gestion de la lumière au fil de nombreuses séquences nocturnes, et une capacité réelle à générer une tension tout en faisant se fissurer les visages marmoréens d’êtres qui doivent apprendre à faire connaissance.

Et sinon, rien à voir, mais sur les trajets et lorsque je n’en peux plus d’entendre, dans les salles de presse, les téléviseurs qui diffusent en boucle les montées des marches et les photo-calls, j’écoute le très bon nouvel album de Brad Mehldau, Finding Gabriel qui explore de nouvelles contrées, et que m’a recommandé mon frère qui prend soin de me rappeler que le monde réel existe encore par-delà les salles obscures. Qu’il en soit remercié.

Encore un gros morceau avec le nouveau Xavier Dolan, qui est allé faire sa cure post JF Donovan pour un film 100% sirop d’érable, Matthias & Maxime. La seule ovation du Grand théâtre Lumière à son entrée doit lui faire le plus grand bien et panser un peu les blessures de l’année passée, où il avait snobé le Festival dans une ambition d’expansion américaine qui s’est achevée sur un désastre. Son nouveau film est en tout point fidèle à son cinéma, avec une mère toxique, un amour compliqué et des séquences de lyrisme échevelé. Pour tout dire, on a presque le sentiment de se retrouver au début de sa carrière, à travers cette bande de potes dont il arrive à retrouver l’énergie authentique, à la différence près qu’il s’essaie à une suite de portraits satiriques, dont un en particulier d’une étudiante en cinéma suffisante et insupportable qui semble annoncer qu’il ne se considère plus lui-même comme la nouvelle garde. Le film est de bonne facture, construit un portait (celui de Mattias) d’un homme qui se révèle dans ses creux et interroge la question de la passivité, mais ne bouleverse pas autant qu’il aimerait le faire.

Retour en Debussy pour la projection presse, où ma technique de camouflage de mon ordinateur a fait long feu. Désormais, on m’envoie systématiquement à la consigne, et là, les hôtesses du vestiaire me regardent avec compassion en me disant de reprendre discrètement mon matériel, elles-mêmes totalement déboussolées par des directives de sécurité que personne ne comprend. Connaitre le système du staff, c’est aussi comprendre qu’une affirmation d’un membre ne vaut jamais celle du suivant. On peut, comme c’est arrivé encore avant la projection du Dolan, demander 4 fois confirmation à une responsable qu’on est bien dans la bonne file pour la presse, et se faire virer 20 min plus tard par la police qui nous fait faire un détour monstrueux durant lequel une autre file s’est amassée.

Dans Roubaix, une lumière, Desplechin ne garde qu’un seul élément traditionnel de son œuvre, cette ville qu’est la sienne. Pour le reste, c’est un grand écart par rapport aux films précédents, et on peine (heureusement, pour le coup) à voir les similitudes entre cet opus et Les fantômes d’Ismaël. Il y a quelque chose du L.627 de Tavernier ou du Polisse de Maïwenn dans l’intention, à savoir l’incursion dans le quotidien de la Police de Roubaix, l’une des villes les plus miséreuses de France, à la grande différence que Desplechin pose sur ce monde un regard d’une empathie phénoménale. Le commissaire joué par Roschdy Zem allié au nouveau venu Antoine Reinartz (repéré il y a deux ans dans 120 battements par minute) font face au chaos du monde et tentent d’y déceler la vérité des faits, mais aussi et surtout celle des êtres, y compris d’eux-mêmes. Le film évite ainsi toute l’hystérie et le pathos propres à un tel sujet, et dresse une galerie de portraits qui bouleversent, notamment dans le duo Léa Seydoux / Sara Forestier et son lent chemin vers les aveux. Un film étonnant de la part du réalisateur, et une véritable réussite.

Il est 21 heures, et je me ferais bien un petit film, pour changer. Ce sera Viendra le feu, en Un Certain Regard, sorte d’expérience radicale qui suit la réinsertion d’un pyromane après deux ans de prison et sa reprise de contact avec sa montagne de Galice. Taiseux, opaque, d’une épaisseur assez impressionnante, le film décape tout ce qui pourrait passer par le langage pour un trip sensitif où la pluie, la brume, l’herbe et la boue dialoguent avec les flammes. Un grand mystère qui a provoqué un certain nombre de départs dans la salle.

Aujourd’hui, je vais voir un frigo qui parle (Yves) en Quinzaine, et le grand retour de Belocchio en compétition.

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7 réponses

Eric Pokespagne ·

Je suis ravi, tu ne peux pas savoir combien, de tes notes sur le Bong Joon Ho ! Courage à toi quand même pour la suite et la fin de cette épopée !

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Sergent Pepper ·

Tu devais adorer à mon avis !

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Mr Purple ·

C'est pas aujourd'hui le Kechiche ?

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Sergent Pepper ·

Si, c'est ce soir à 22h00 mais pour ma part, je le verrai demain à la séance de 8.30

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Espadrille ·

j' ai l'impression que ça fait longtemps que Cannes n'avait pas proposée une sélection aussi riche. Je me trompe?

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Sergent Pepper ·

Ce n'est que mon troisième festival, mais il coiffe au poteau, et de loin, les précédents.

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PierreAmo ·

enfin quelqu'un à Cannes qui va vraiment voir des films et en profite ; ça fait plaisir.
Et bonne idée pour se détendre le soir ...de voir un film aussi ;-)
(merci pour ton éclairage, en extra, sur ce Mehldau que je ne connaissais pas encore https://www.senscritique.com/contact/Brad_Mehldau/563775 )

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