Créer un post
27

Le Plan-Séquence: de la prouesse technique à l'attachement au réel

À propos de Les Affranchis Les Fils de l'homme Shining Gravity Eyes Wide Shut True Detective Birdman Kill Bill : Volume 1 Enter the Void Creed : L'Héritage de Rocky Balboa

Illustration Le Plan-Séquence: de la prouesse technique à l'attachement au réel

Il est l'un des procédés narratifs les plus remarquables du cinéma. Bien souvent réduit à la prouesse logistique et technique qu'il implique, le plan-séquence a pourtant une portée éditoriale bien à lui. Qu'exprime-t-il ? Pourquoi les metteurs en scène font ce choix éditorial pourtant synonyme de défi technique ? Quelques réflexions...

Le "cut", ce rappel inconscient

Dany faisant du vélo dans les couloirs de l'Overlook de The Shining, Ray Liotta faisant entrer Lorraine Bracco dans son monde d'affranchi, la voiture se faisant assiéger dans Children of Men... Que ça soit Kubrick, Scorsese ou Cuarón, leur utilisation du plan-séquence a une portée éditoriale favorisant l'immersion comme seul ce procédé le permet. De manière inconsciente, un "cut" vous rappelle sans cesse que vous êtes dans un film. Dans la vie, à moins que vous soyez sous l'emprise de substance illicite, ça ne vous arrive pas de "changer de plan". Au cours d'un plan-séquence, VOUS devenez la caméra, VOUS devenez ce point de vue non pas omniscient mais unilatéral, vous plongeant littéralement dans le film.

Lorsque l'on suit le petit Dany, nous craignons davantage une apparition à chaque virage. Imaginez un seul instant cette scène réalisée de manière hyper montée, multipliant les points de vue sur le vélo se baladant dans les couloirs... Une portée narrative forcément très différente.

Alors pourquoi ça marche si bien ?

Plus c'est long, plus c'est bon ?

Tout le risque de ce procédé est bien là: dépasser l’esbroufe visuelle, s'affranchir de l'artifice gratuit pour ne pas sortir le spectateur par un "whaou, ça a été fait sans coupe !". Bien sûr, cela flatte le cinéphile en nous qui est impressionné par le moyen mis en oeuvre. Mais sans la portée narrative qui vous immerge, son intérêt n'est que plastique. C'est parfois le problème que j'ai ressenti dans un film comme "Creed". Bien sûr, je ne parle pas de l'incroyable plan-séquence du combat central, mais bien de tous les autres qui au contraire d'une prouesse logistique me sont apparus comme une économie de moyens.

Car oui, le plan-séquence est tendance ! Parfois trop. On ne peut s'empêcher d'y voir aujourd'hui une économie de moyens dans bien des cas. Et je pense que cela est intimement lié à la démocratisation de la "shaky cam". Vous savez, cette façon de filmer très moderne assumant le côté "caméra épaule" pour vous immerger. De quoi regretter l'utilisation du steady cam par Kubrick... Il n'y a qu'à regarder de plus près toutes les séries modernes. Les plans stables, ça ne court finalement plus les rues.

Entendons-nous bien, je pense que la "shaky cam" a une portée narrative très immersive dans bien des cas, et on pourrait écrire tout un dossier dessus. Mais finalement, si "shaky cam" et "plan séquence" ne font pas souvent bon ménage, c'est parce qu'on ne connait que trop bien le "found footage": la caméra qui tremble, ça vous rappelle que vous êtes à la place d'un caméraman que vous n'êtes pas. Le vrai plan-séquence, c'est celui qui vous accompagne auprès des personnages. Le vrai plan-séquence, ça brise le 4ème mur sans qu'un personnage s'adresse à vous. Le vrai plan-séquence, ça vous fait devenir l'espace d'un instant ce personnage pour lequel aucune loi de la physique ne s'applique.

L'attachement au réel

Alors pourquoi un plan-séquence nous impressionne moins lorsque l'on sait qu'il est "virtuel" ? Que cela soit dans les escapades numériques de Zemeckis ou encore dans le Tintin de Spielberg, les plans-séquences sont légions. Et pourtant, lorsque l'on prend conscience du procédé, on le minimise forcément. Car oui, malgré toute la portée narrative qu'il implique, si on l'aime tant, c'est parce que c'est intimement lié à la prouesse technique qu'il représente.

Objection monsieur le juge ! Le plan d'introduction de Gravity est quasiment tout numérique et il m'impressionne grave !

Objection retenue. Parce que le problème n'est pas le côté artificiel du plan séquence dans les exemples cités précédemment, c'est l'essence de l'imagerie de synthèse. Ce ne sont pas les "cuts" qui nous rappellent que nous sommes dans un film, c'est le côté artificiel de ces images. Voilà pourquoi Gravity fonctionne autant: son photo-réalisme étant tellement poussé, nous ne savons pas distinguer l'image de synthèse du reste. Et le plan-séquence reprend alors toute sa valeur et sa portée narrative...

La clé est peut-être là: le plan-séquence nous rapproche d'une certaine réalité en la rendant plus tangible. Vivre 1 minute en "long take" signifie que les personnages la vivent en même temps que nous, dans le même espace-temps. Aucune place aux ellipses, aux ralentis. Pendant un plan-séquence, vous êtes dans le même train que celui des personnages. Ce qui nous donne des privilèges (les portes nous sont ouvertes dans Goodfellas) ou de l'adrénaline (nous sommes le dernier passager de la voiture de Children of men).

Finalement, les meilleurs plans-séquences sont ceux qu'on ne perçoit pas immédiatement, sont ceux qui vous font oublier que vous êtes assis sur un fauteuil de cinéma. Et c'est précisément cet attachement supplémentaire à la réalité de l'univers qu'on nous offre qui nous fait oublier notre statut de spectateur.

Et je vous prierai de citer vos sources

Parmi les films contenant les plans-séquences m'ayant inspiré ce post, citons:

  • Eyes wide shut et The Shining de Kubrick
  • Children of men et Gravity de Cuaron
  • True detective épisode "Who goes there" de Fukunaga
  • Birdman d'Innaritu
  • Enter the void de Noé
  • Goodfellas de Scorsese
  • Creed de Coogler
  • Kill Bill de Tarantino
  • 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu
  • Elephant de Gus Van Sant
  • Citizen Kane d'Orson Welles
  • et bien d'autres !

Et je ne saurai que trop vous conseiller de regarder ces films en entier (et non uniquement leurs plans-séquences) afin d'en apprécier leur valeur. Implication narrative !

  • 2069 vues
  • 9 réponses
· signaler
Avatar Guiguich
Par Guiguich
Voir tous ses posts
Trier par : Pertinence
  • Pertinence
  • Récent

9 réponses

2
AlexLucho ·

Et du coup, tu catégoriserais comment les plans-séquence des films de Steve McQueen ? Je trouve sa façon de les utiliser ultra intéressante, peut-être justement parce qu'elle semble se distancier un peu des usages communs. C'en est presque une marque de fabrique chez lui !

(Super post en passant !)

    signaler
Guiguich ·

Bel exemple je trouve! Shame m'a justement marqué par la distance que McQueen instaure avec le personnage de Fassbender. Ce qui en fait un choix narratif fort! Nous sommes les témoins impuissants (si j'ose dire) de l'addiction sexuelle de cet homme. On ne comprend pas ses émotions, nous restons à distance. Selon moi, le plan-sequence effectue donc ici à dessein ce que les autres évoqués réalisent à tort: la mise à distance du spectateur.
Je me souviens par contre trop mal de Hunger pour en parler. Qu'en penses-tu?

    signaler
AlexLucho ·

C'est vrai que maintenant que j'y repense pour Shame ça appuie bien cette distance froide personnage-spectateur/narrateur, chose que j'avais pas forcément compris au premier visionnage.

Pour Hunger j'avais l'impression que le plan-séquence était vraiment là pour faire sentir l'agonie que vit le protagoniste/Fassbender, c'est tout le contraire de Shame en fait, ici le but c'est d'être presque mal à l'aise par ces plans-séquence fixes interminables ! C'est ce que j'aime bcp chez McQueen en fait, il arrive à utiliser cette méthode pour faire passer des messages ou points de vue complètement différents (par contre je n'ai pas encore vu 12 years a slave, donc je sais pas si ça se confirme dans ce film qui est bcp plus grand public).

    signaler
Real Cosmic M ·

Pour être honnête le Creed de Coogler ne m'a pas marqué pour son plan séquence à l'inverse de Birdman ou les Fils de l'Homme. Cela dit, je n'en connaîs que peu qui sont utilisés pour de l’esbroufe cinématographique car de tous les films que j'ai vu avec des plans séquences plus ou moins long, il y a toujours eu une volonté artistique ou narrative derrière. Tous l'inverse de la shaky cam que je ne supporte plus dans un film tellement il y a trop de cinéastes qui savent mal utiliser. Seul Paul Greengrass et son Captain Philipps a réussi à me réconcilier quelque peu avec ce procédé à l'inverse de son récent Jason Bourne (mais bon cela reste moins pire que Hunger Games...). A part ça très bon dossier sur le plan séquence.

    signaler
Guiguich ·

Merci pour le compliment ! Concernant l'esbroufe, je pense justement à ces scènes de dialogue toutes simples qui se retrouvent filmées en une seule prise, là où parfois on aurait besoin de "cuts" pour nous permettre d'appréhender les émotions de l'échange. Je ne dis pas qu'un dialogue ne peut pas être filmé en plan-séquence, je dis juste qu'on le rencontre de plus en plus souvent sans véritable portée narrative, et dans ces cas-là, ça sent la solution de montage "facile".
Complètement d'accord avec toi et la shaky cam que Greengrass sait clairement utiliser.

    signaler
Martin Lejeune ·

Citons aussi l'excellent Victoria, tourné en une seule prise !

    signaler
Guiguich ·

Je ne l'ai pas (encore) vu malheureusement, mais j'ai lu en effet qu'il valait le détour sur un plan technique. Ma crainte est qu'il ne se résume qu'à ça. Et que son intérêt ne soit que, comme dit dans l'article, plastique.

    signaler
Real Cosmic M ·

Désolé de ma réponse tardive parce que entre-temps j'ai vu Victoria. Malheureusement tu as complètement raison de craindre que le film ne se résume qu'à ça. Pour être honnête, Victoria reste un bon film malgré tout mais l'histoire n'est pas extraordinaire en soit et malgré un parti pris esthétique vraiment intéressant, le plan-séquence n'apporte pas grand chose au film.

    signaler
atthegates ·

j'aime beaucoup le plan séquence de "snake eyes" de brian de palma, et sa double fonction1. présenter (littéralement) le décor 2. Fourvoyer le spectateur :-)

    signaler
C'est quoi les bonnes séries françaises? Défendez-les ici
Créer un post