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Réponse personnelle au "Blog du cinéma" et son article « Bordel, arrêtez de mettre des séries dans les tops cinéma ! », s’adressant aux cinéphiles, rédactions et blogosphères ayant inséré la saison 3 de "Twin Peaks" dans leur top films 2017...

À propos de Twin Peaks Twin Peaks : Fire Walk with Me Twin Peaks : Qui a tué Laura Palmer ? Twin Peaks: The Missing Pieces

Illustration Réponse personnelle au "Blog du cinéma" et son article « Bordel, arrêtez de mettre des séries dans les tops cinéma ! », s’adressant aux cinéphiles, rédactions et blogosphères ayant inséré la saison 3 de "Twin Peaks" dans leur top films 2017...

Ma réponse à cet article

A l’approche du derby de Manchester opposant les deux clubs de football les plus réputés de la ville, et par la même occasion d’Angleterre – sûr et certain que cet événement est attendu chaque année par toute la planète foot –, le joueur français Paul Pogba, joueur de Manchester United et connu pour ses dribles chaloupés au milieu du terrain de l’équipe de France, a espéré que plusieurs cadres de l’équipe rivale (Manchester City) se blessent, histoire d’accroître les chances de victoire de son team. En réponse à ces déclarations pour le moins hâtives, le coach de Manchester City, l’également très connu Pep Guardiola a répondu avec classe : « Je suis sûr qu’il ne pensait pas ce qu’il a dit ».

Si cette métaphore footballistique peut ne pas être à la portée de tout le monde – c’est vrai, tout le monde ne passe pas son temps à looker des gens courir derrière un ballon –, sa philosophie, sa morale peuvent en revanche faire cogiter certains. Avant tout, quelle est la cible de cette métaphore ? Restons courtois et appelons-la Le Blog du Cinéma – rédaction de cinéma sympatoche et accessible en ligne qui attend désespéramment la sortie de Star Wars – The Last Jedi pour l’intercaler dans son top des films de l’année et ainsi le publier avec fierté. Et comme Paul Pogba, Le Blog du Cinéma a fait sa petite déclaration dans un but événementiel – et cet événement, c’est forcément le top films de l’année écoulée, un jeu auquel se prête quiconque se dévoue à l’actualité du cinéma. L’enjeu de cette déclaration : la place de Twin Peaks : The Return dans le classement des meilleurs films de l’année. Et c’est à ce moment précis que la hâte est suspecte.

Convaincu que Twin Peaks est et reste une série créée par David Lynch et Mark Frost, Le Blog du Cinéma défend l’idée selon laquelle aucune série ne doit paraître dans un top films, et même faire figure de candidat potentiel. C’est une « ineptie », crie le rédacteur de cet édito.

Au fond, où est l’ineptie ? Dans une époque où la série influe le cinéma et le cinéma s’insère de plus en plus dans le format sériel, cet écart infime entre les médiums nous rappelle constamment l’enjeu de les séparer. C’est un paradoxe qui vire au débat, puisqu’on peut aussi penser que cinéma et séries se confondent. Le Blog du Cinéma sait de quoi il cause en termes de série et de cinéma. Mais le cas de Twin Peaks - The Return nous rappelle que les nuances ont aussi un rôle dans le débat d’idées et le cas de la création artistique, ou en tout en cas celle de David Lynch cette année, n’y est forcément pas étranger. Et pourtant, Le Blog du Cinéma, dans un manque de délicatesse assez invraisemblable, qualifie la création de Lynch et de Frost comme un « étrange individu » dans cette mode du récap’ classique de fin d’année. « Etrange », pourquoi pas. « Individu », là, ça passe moins.

Ciblons bien les choses, que ce débat ne vire pas au « Bordel ». Ce n’est pas la série Twin Peaks qui est ici visée dans les tops des rédactions et des cinéphiles. Le Blog du Cinéma affirme maladroitement le contraire. Il s’agit en fait de la saison 3 de 18 épisodes diffusée sur Showtime aux Etats-Unis et sur Canal + en France. La première erreur éditoriale est là. Par ailleurs, les « classeurs » tentent de faire remarquer cette distinction en écrivant noir sur blanc ceci : Twin Peaks : The Return. Je dis bien « tenter », car il se peut, effectivement, qu’il y ait des individus incapables de discerner cette différence – à moins, évidemment, que ce ne soit étrange de renommer une série. Et si nous ciblons ce qui est proposé dans The Return - vous lisez bien ? -, il faudrait prendre en compte sa construction et son effet de rétrospection sur la création artistique contemporaine. Ce que ne fait pas Le Blog du Cinéma. Deuxième erreur.

Et dans ce ciblage, tous les chemins perçus nous mènent à David Lynch, réalisateur de The Return. Lui-même a déclaré que cette saison 3 a été pensée comme un film divisé en dix-huit parties. Mais dans un twist renversant de maturité, Le Blog du Cinéma donne la leçon à Lynch en prouvant qu’une série ne s’écrit pas comme un film, et vice-versa. Très peu de créateurs de séries revendiquent leurs créations comme un produit de cinéma tel que l’entend David Lynch, que ce soit les frères Duffer avec Stranger Things, Damon Lindelof avec The Leftovers et même le cinéaste David Fincher avec Mindhunter – le cas de Jonathan Nolan avec Westworld peut rester un cas à discuter. D’autre part, il est intéressant de constater que les séries mentionnées à l’instant n’ont pas été dirigées intégralement par leur créateur respectif. Cela semble triste et redondant à évoquer, mais ces arguments prouvent bien que le choix éditorial du Blog du Cinéma se perd lui-même dans son combat. Et accuser les autres rédactions de faire du copinage avec Lynch, que son absence sur les écrans – quels qu’ils soient – depuis Inland Empire en 2006 est une justification et, chose absurde, que The Return n’est qu’une série, c’est mépriser son temps et la cause que cette rédaction défend à travers chacun de ses articles : c’est-à-dire le cinéma.

Mais alors ? Qu’évoque Twin Peaks : The Return dans ce faux combat « cinéma vs séries » issu de la vision ultra-manichéenne visée jusqu’ici ? Comme évoqué très justement dans l’édito de Stéphane Delorme dans Les Cahiers du Cinéma du mois de décembre 2017, Twin Peaks est « série et film ». Série, oui, parce qu’il y a les deux premières versions de 1990 et 1991, diffusées sur ABC. Film, oui aussi, puisque Fire Walk With Me, film directement relié à l’univers de la série qui le précédait, fait partie de l’exceptionnel liste de longs-métrages réalisés par David Lynch. L’objet Twin Peaks est donc une œuvre hybride, et peut-être la seule capable de sonder aussi bien que les observateurs la réduction de l’écart qui, en termes de format, oppose (opposait ?) la série télévisée et un film projeté dans une salle obscure.

Mais bien au-delà de ça, la force de The Return, la suite donc, est là : aspirer les médiums, série et cinéma confondus, et les réduire à sa pure étrangeté. The Return reste donc purement l’œuvre d’un choix issu de cette étrangeté. Il y a le choix de son créateur, et donc de la geste créatrice, et le choix du spectateur. Ce qui ne semble pas vraiment convaincre Le Blog du Cinéma et sa vision dualiste des faits, ne laissant aucune place à ses lecteurs pour se faire une idée de la proximité qui existe bel et bien entre le cinéma et les séries. Et cette liberté d’idée, ou en tout cas la recevabilité de ce débat, doit être transmises pour ouvrir les champs de réflexion.

La question n’est pas de savoir si Le Blog du Cinéma s’est réellement préoccupé de cet événement culturel que représente le retour de Twin Peaks dans l’histoire de la création artistique, mais plutôt de savoir où se place réellement l’étrangeté que cette rédaction vient de pointer du doigt. L’étrange est une valeur de Twin Peaks – The Return, et il se pourrait bien que Le Blog du Cinéma s’en soit inspiré pour produire un tel article. Mais nous savons tous que rien ne ressemble et rien ne ressemblera à The Return… Et la fin de l’histoire, Paul Pogba, quelques heures après la diffusion de ses déclarations dans une émission, s’est pris un carton rouge synonyme d’expulsion lors du match contre Arsenal. Il loupera donc cet événement (inter)national que représente le derby de Manchester…

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Thaddeus ·

Oui, d'ailleurs il faudrait que tu exclues "2001 : l'odyssée de l'espace" de" ton top 10 films parce que Kubrick a dit qu'il l'avait conçu comme une symphonie en quatre mouvements. Il doit donc figurer dans un top musique. :D
Tout ça pour dire qu'on n'a un peu rien à battre de ce que prétendent les auteurs quant à leur méthodes de création. A chacun son process. Certains cinéastes se basent sur des scénarios rigoureusement écrits, d'autres se passent de scripts (Godard, par exemple). Au final on s'en fiche, cela n'influe à rien la nature (au sens de définition "filmique") du produit final, à savoir une expérience audiovisuelle autonome, se découvrant d'une traite et non sur la durée au fil d'épisodes. De même, la saison 3 de "Twin Peaks", malgré tout ce que peuvent en dire Lynch, les Cahiers du cinéma et beaucoup d'autres, remplit au seul et unique critère (je dis bien : le seul et unique) qui différencie un film d'une série : il a été tronçonné et monté pour satisfaire une diffusion étalée sur plusieurs semaines.
Il va peut-être falloir commencer à comprendre que film et série ne se définissent pas par leur contenu, leurs procédés narratifs et formels, mais uniquement par leur principe de diffusion. Certains films sont "feuilletonesque" ("Il était une fois en Amérique" par exemple), il n'en restent pas moins des films. Sortir des arguments plus ou moins vaseux selon lesquels "Twin Peaks" 3 est tellement singulier, tellement novateur, tellement inhabituel dans le paysage de la série qu'il n'en est même plus une série mais un film, c'est très exactement considérer la série comme incapable de s'affranchir de ses codes, donc de s'affirmer comme un art en tant que tel. Lorsqu"Hiroshima mon amour" ou "Marienbad" sont sortis, heureusement que personne n'a prétendu qu'ils n'étaient pas vraiment des films mais plutôt des romans au motif qu'ils recouraient à des structures et à des procédés littéraires. Ces deux chefs-d'oeuvre de Resnais sont des films, et rien d'autre, précisément parce qu'il ont fait reculer les barrières cinématographiques en vigueur, qu'ils ont honoré l'art duquel ils relèvent en explorant d'autres voies. Ceux qui prétendent que "Twin Peaks" 3 est un film pourront utiliser tous les arguments qu'ils veulent, ils n'arriveront jamais à me convaincre que c'est un film. En revanche, ils ne sauraient s'y prendre de meilleure manière pour affirmer (de façon plus ou moins inconsciente d'ailleurs) leur mépris vis-à-vis de ce ce format à part entière qu'est la série.

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Yoshii ·

Je viens de lire ton excellent billet et celui du blog du cinéma. Ce dernier n'avance effectivement aucune argumentation valable :

"La série est pensée depuis sa conception sur le papier, comme telle (avant d’avoir une extension en film, n’oublions pas que cette licence appartient au monde des séries). C’est aussi simple que cela. Sinon elle ne durera pas 18h. Sinon il n’y aurait pas un générique toutes les 50 minutes. Sinon le scénario ne serait pas écrit de cette façon. Sinon on n’en serait pas à la troisième saison".

Les exemples de sagas contenant plusieurs films (tournés pour la tv ou le cinéma) sont pourtant légion, et évidemment chacun a un générique de début et un générique de fin.

La durée ? Le plus long film connu (L'Incendie du monastère du Lotus rouge) dure 27 heures, pour 17 "épisodes". Mais avant tout Twin Peaks le retour n'a ni été écrit ni été conçu comme un série. Un seul script fut écrit au final, le tournage s'est déroulé dans la continuité, et c'est au montage que le film a été découpé en 18 épisodes (la durée était inconnue jusqu'alors.

Avec Twin Peaks, nous sommes même à l'opposé du processus créatif d'une série, dont le but premier est de faire de l'audimat pour ne pas être arrêtée en pleine saison, (la narration ménage donc un effet en fin de chaque épisode pur éveiller la curiosité du spectateur...)

Lynch avait pour son œuvre une totale liberté artistique, aucune obligation d'audimat puisque le tournage était déjà bouclé depuis longtemps. On se rapproche donc réellement du processus créatif d'un film. Et puis il est difficile d'en vouloir aux cahiers du cinéma, au Fossoyeur de films ou à d'autres de vouloir saluer cette immense œuvre qu'est ce Twin Peaks.

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