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"Tuez une reine, et toutes les reines deviennent mortelles."

À propos de Elizabeth

Illustration "Tuez une reine, et toutes les reines deviennent mortelles."

L'exécution de Marie Stuart par Stephan Zweig

En bas, sur la dernière marche, devant l'entrée de la grande salle où aura lieu l'exécution, André Melville se met à genoux devant elle; la reine le relève et l'embrasse. La présence de ce fidèle témoin lui est agréable, elle ne peut que fortifier son énergie. Et lorsque Melville lui dit : « Ce sera la tâche la plus cruelle de ma vie d'annoncer que ma vénérée reine et maîtresse est morte », elle lui répond : « Tu dois plutôt te réjouir que je suis arrivée au bout de mes peines. Dis surtout que je suis morte fidèle à ma religion en vraie catholique, en vraie Ecossaise, en vraie princesse. Que Dieu pardonne à ceux qui ont exigé ma fin! Et dis à mon fils que je n'ai jamais rien fait qui ait pu lui nuire, que je n'ai jamais renoncé à notre souveraineté. »

Après ces paroles, elle se tourne vers Shrewbury et de Kent et les prie de permettre à ses femmes d'assister à sa fin. Le comté de Kent objecte que les femmes, par leurs pleurs et leurs cris, susciteraient du désordre; finalement, on permet à quatre de ses serviteurs de l'accompagner. Marie Stuart est satisfaite el pénètre dans la grande salle de Fothringhay.

À un bout de la pièce a été dressée une plate-forme haute de deux pieds et tendue de noir comme un catafalque. Au milieu, on a placé un tabouret noir avec un coussin. C'est là que la reine devra s'agenouiller pour recevoir le coup mortel. A droite et à gauche deux sièges attendent Shrewsbury et de Kent, cependant que contre le mur se tiennent immobiles comme des statues de bronze deux personnages vêtus de velours noirs et masqués : le bourreau et son aide. Seuls la victime et les bourreaux ont le droit de monter sur cette scène terriblement sinistre. Marie pénètre avec calme dans la salle. La tête haute, elle monte les deux marches de l'échafaud.

Une cruelle épreuve lui est encore réservée. Au moment même où elle se prépare à subir sa peine sans les secours de la religion, à la dernière seconde, apparaît soudain près d'elle le pasteur réformé de Peterborough, Fletcher. Prétextant s'intéresser au salut de l'âme de la condamnée, il commence un sermon fort médiocre, que la reine cherche en vain à interrompre. Mais il continue à parler sans arrêt. Finalement Marie Stuart ne voit pas d'autre moyen de s'opposer à ce prêche déplaisant que de prendre son crucifix dans une main, son paroissien dans l'autre. Elle remercie Dieu d'être arrivée au terme de ses peines, elle déclare hautement, pressant le crucifix sur sa poitrine qu'elle espère être sauvée par le sang du Christ, dont elle tient la croix dans ses mains et pour lequel elle est prête à verser le sien.

Puis, l'exécuteur et son aide, le visage à présent découvert, s'agenouillent devant la condamnée et la prient de leur pardonner ce qu'ils vont faire. Et Marie Stuart de leur répondre: « Je vous pardonne de tout cœur, car j'espère que cette mort me délivrera de toutes mes peines. »

Lorsque le manteau noir, puis la robe sombre tombent de ses épaules, l'habit de soie pourpre jette un vif éclat; et dès que les suivantes auront glissé les gants rouges par-dessus ses manches, elle apparaîtra comme une flamme sanglante, image grandiose et inoubliable. La reine embrasse ses femmes et leur demande de ne pas sangloter, d'être calme. Alors, elle s'agenouille sur le coussin et récite à haute voix le psaume latin : ln te, domine, confido, ne confundar in aeternum. Elle n'a plus qu'à pencher la tête sur le billot, qu'elle enlace le ses deux bras. Jusqu'au dernier instant, Marie Stuart a conservé sa grandeur royale. Mais la mort par la hache sera toujours quelque chose d'horrible et d'abject, Le premier coup du bourreau a mal porté, le couperet s'est abattu sourdement sur l'occiput. Un gémissement étouffé s'échappe de la bouche de la victime. Le deuxième coup s'enfonce profondément dans la nuque et fait jaillir le sang. Mais il faut frapper une troisième fois pour achever la décollation.

L'étrange tête blafarde aux yeux éteints semble regarder les gentilhommes qui, si le sort en eut décidé autrement, eussent été ses plus fidèles serviteurs, ses sujets les plus dévoués. Un petit incident rompt le silence et l'effroi. Au moment où l'on ramasse le tronc sanglant, quelque chose se met à bouger sous les habits. Sans que personne l'eût aperçu, le petit chien de la reine l'avait suivie et s'était blotti contre elle pendant l'exécution. Les bourreaux veulent l'écarter de force. Mais il ne se laisse pas empoigner et assaille avec rage les grands fauves noirs qui viennent de le frapper si cruellement. Cette petite bête défend sa maîtresse avec pIus de courage que Jacques VI sa mère et que des milliers de nobles leur reine, à qui ils ont pourtant juré fidélité.

Elisabeth, devant la joie délirante qui secoue tout Londres au lendemain de la mort de Marie Stuart, feint l'ignorance et la surprise, et c'est à Cecil qu'incombe la tâche peu agréable d'aviser la prétendue ignorante de la décapitation de sa « chère sœur ». La scène qui éclate alors est sans précédent. Comment? On a osé, à son insu, exécuter Marie Stuart? Jamais, elle n'avait envisagé aussi cruelle mesure. Ses conseillers l'ont trompée, trahie. Sa malheureuse sœur a été victime d'une erreur épouvantable, d'une infâme coquinerie! Elisabeth sanglote, crie, trépigne comme une folle. Elle a si bien préparé son rôle que sa colère devient authentique et s'abat sur Cecil en une véritable décharge de rage, un tonnerre d'injures, une pluie d'insultes. La colère royale va maintenant se déverser, brûlante, sur le malheureux Davison, qui sera le bouc émissaire et qu'on sacrifiera pour prouver l'innocence de la reine. Elisabeth jure qu'il a agi contre sa volonté. Il est condamné à une amende de dix mille livres et jeté en prison.

Elisabeth est sincère, sans doute, quand elle déclare et jure de tous côtés que jamais elle n'a ordonné ni voulu l'exécution de Marie Stuart. Car il est bien vrai qu'une partie de sa volonté s'y est opposée. Elle écrit à Jacques VI. Elle y parle de la « peine extrême » que lui a causée l'erreur infâme commise à son insu et sans son assentiment, Mais le roi désire maintenant se décharger du soupçon de n'avoir pas défendu avec assez d'énergie la vie de sa mère. Il déclare solennellement qu'un pareil acte doit être vengé. Dans une missive diplomatique secrète qui part en même temps que l'épître de la reine destinée « à la scène du monde », Walsingham communique au chancelier d'Ecosse que la succession au trône d'Angleterre est assurée à Jacques VI et qu'ainsi la sombre affaire se termine très bien. Délicieuse solution qui agit comme un charme sur ce fils si accablé. La paix et la concorde règnent désormais entre le fils de la suppliciée et celle qui a ordonné de la mettre à mort.

Moralement, l'exécution de Marie Stuart est un acte abominable; mais au point de vue politique sa suppression rendit le calme à l'Angleterre et à sa reine et fut une bonne mesure.

Toutes les bruyantes menaces de vengeance de France et d'Ecosse s'arrêtèrent net et Henri III, après avoir fait dire une belle messe à Notre-Dame, continua ses relations diplomatiques avec l'Angleterre. Les poètes de sa cour composeront en l'honneur de la reine d'Ecosse quelques belles élégies puis Marie Stuart est oubliée en France. Seul Philippe d'Espagne défiera l'Angleterre avec son Armada; mais dispersée par la tempête, l'attaque de la contre-réforme s'effondrera.

En Ecosse, Jacques VI, après avoir revêtu le deuil, retourne bientôt à la chasse ... Il est vrai que le fils de Marie Stuart verra sa patience fortement mise à l'épreuve : il n'arrivera pas au trône d'Angleterre d'un bond, comme il le rêvait. Tenace et obstinée, la septuagénaire ne veut pas mourir. Elle se refuse sinistrement à abandonner la place pour laquelle elle a lutté si longtemps.

Enfin, son heure vient quand même; dans un terrible combat la mort terrasse l'entêtée. Sous la fenêtre, un envoyé de l'impatient héritier d'Ecosse attend, son cheval scellé, un signe convenu. Une des femmes de la reine a promis de laisser tomber une bague, au moment même où Elisabeth rendrait le dernier soupir. Enfin, le 24 mars 1603, la fenêtre s'ouvre, une main de femme en sort précipitamment, la bague tombe.

Jacques VI est, enfin! roi d'Angleterre sous le nom de Jacques 1er. Les deux couronnes sont réunies pour toujours, la lutte funeste de tant de générations est terminée.

Jacques 1er s'instaIle avec satisfaction au palais de Whitehall, où sa mère avait tant rêvé de résider. A présent que les deux pays sont réunis, il faut oublier qu'une reine d'Ecosse et une reine ci' Angleterre empoisonnèrent leurs vies par l'inimitié et la haine qu'elles se vouaient. Elles peuvent donc reposer l'une à côté de l'autre. Jacques 1er fait transférer en grande pompe le corps de sa mère du cimetière de Peterborough dans le caveau des rois d'Angleterre, à l'abbaye de Westminster. Voici, taillée dans la pierre, l'image de Marie Stuart, tout près, taillée dans la pierre également, celle d'Elisabeth. La vieille lutte des deux reines est apaisée. Les voilà côte à côte, unies éternellement comme des sœurs dans le sommeil sacré de l'immortalité.

Source

Stephan Zweig, Marie Stuart, Paris, Le cercle Historia, 1962, p. 7-127 (texte ci-dessus : p. 122-127)

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Avatar carobrunex
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PierreAmo ·

touchant extrait; donne envie de lire plus de Zweig;

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