Orgie antique déjantée

Avis sur American Gods

Avatar boomba
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Eh bien voilà: je suis arrivée à la fin de cette saison, affamée de dévorer la suite. Pourtant, au long des épisodes, mes sentiments ont été mitigés(et le restent, un enthousiasme brillantissime, une ovation au culot de cette série, coexistant avec le bémol de ses faiblesses, maladresses et déceptions), mais à la fin, l'impression qui persiste et domine est celle d'avoir été emportée, ensorcelée dans un énorme tsunami de poésie, une explosion visuelle riche de multiples influences, un vent de liberté audacieux et rafraîchissant et je hurle ma joie qu'une chose aussi surprenante et insolente ait vu le jour.
Si le 1er épisode nous emballe, préfigurant tout ce qui va suivre, un tissage onirique, un patchwork émaillé de récits retraçant l'arrivée des dieux en Amérique (aucun mystère là, tout est dans le titre), on se met à patauger dans les épisodes suivants car on a vite compris le propos: un pays, une nation sans identité propre, le fruit de multiples influences subtilement modifiées, chaque peuple arrivant porteur de sa propre culture, ses traditions et ses croyances mais dans des circonstances particulières: colère, souffrance, avidité ou espoir, les fondations humaines, semis d'individualités sur le point d'être balayées dans le raz-de marée de l'uniformisation par les nouvelles technologies, les médias, internet, la culture télévisuelle.
Sur la trame d'un road-movie réunissant un noir athlète à l'incrédulité complaisante et un vieil escroc charmeur, de motels en supérettes barbants de réalisme miteux, le scénario piétine, se découd(en dépit d'une interprétation attachante), ce n'est finalement qu'un état des lieux qui semble se poursuivre sans se décider à une action ou à prendre parti. Les dialogues souvent convenus, prévisibles et répétitifs sonnent inconsistants et l'opposition caricaturale dans le traitement des anciens et nouveaux dieux irrite et déçoit. En effet, la richesse évocatrice du monde des anciens dieux ne trouve son contrepoint que dans une description très cliché et ostensiblement désagréable du monde des médias: sons irritants, couleurs criardes, chimère télévisuelle outrageusement maquillée qui tranche abruptement sur une absolue froideur vulgaire. Comment ne pas les détester?
Et puis soudain, au moment de baisser les bras, d'abandonner la partie, la révélation jaillit, plus rien n'a d'importance dans la seconde partie, les dieux prennent de la force, les histoires prennent le pas sur la description, plus détaillées, précises, typées, on bascule dans les bras des dieux, fascinés, hypnotisés par l'insolence et la beauté de la narration. On oublie le scénario enlisé, le martelage de poncifs, en se laissant plonger, puis ballotter à travers des univers surprenants, chacun traité dans un style différent, de la tendresse visuelle à la folie graphique, accepter de faire le yoyo entre provocation glauque, morbide, violence étincelante et baroque, vulgarité salace et magie des contes frissonnant de paillettes éthérées.
Le montage et les effets nous scotchent très haut dans l'univers des séries. C'est the big show, une orgie, un festin, un mélange d'influences visuelles qui s'articulent avec cohérence, un ballet de styles. Rien n'est pesant, c'est féérique, symbolique mais pas hermétique: on connait, on reconnait les évocations et les références cinématographiques autant que culturelles à travers les choix stylistiques.
"Les dieux n'existent que si on y croit, ce sont les hommes qui créent les dieux", que ces mots répétés avec une insistance défiant la meilleure des bonnes volontés ne fassent pas affront à votre intelligence et ne lassent pas votre patience! Parfois jaillit une phrase d'une réjouissante pertinence du flot continu dont on finit par se désintéresser car il y a tellement plus fascinant dans l'image .
Entre parenthèses, j'ai du faire le rapprochement avec Malpertuis de Jean Ray(film et roman) puisque le thème des dieux mourants d'oubli et captifs dans le monde moderne le rappelle, en d'autres temps, d'autres lieux, l’Europe étant le siège d'une toute autre signification , ce serait un Malpertuis dont les murs auraient été balayés pour libérer les divinités éparses, errant solitaires et agonisantes d'oubli.
Avec un tel sujet, si vaste, tout est possible, tout est envisageable, on réalise soudain qu'on nous a à peine entrebâillé une porte, juste eu le temps de glisser un regard et que ce spectacle explosif et fascinant ne fait que suggérer l'infinie puissance de ce qu'on nous laisse imaginer. Car tout est retenu au bord de l'abîme, de façon très futée, la série ne prend pas de risque, ne s'aventure jamais sur le terrain de la métaphysique ou de la philosophie sans qu'un coup de pied d'auto-dérision ne la ramène sur un terrain ludique, évitant ainsi adroitement la grandiloquence, la moralisation et le risque d'emphase. Elle se procure ainsi la faculté d'éloigner toute limite, la possibilité de tout se permettre en gardant le ton de la parodie. Tout n'est qu'un jeu d'illusion, fable et métaphore qu'on n'est pas tenu de prendre au sérieux, à chacun de tirer ses propres conclusions. Rien de pontifiant, on s'amuse, on taquine, on ne verse surtout pas dans la réflexion et le sérieux métaphysique, on titille juste, on pointe du doigt et on recule pour laisser le champs libre à vos propres interprétations graves ou pas.
Alors pour conclure, je salue l'initiative, bancale, complexe où le médiocre ordinaire va de pair avec l'époustouflant, mais les qualités et l'audace prennent le pas sur les imperfections. Dès lors je suis à l'affût du tournant que prendra la suite, violemment frustrée et affamée en cette fin de saison.

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