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Le titre de la série dit tout, avec une certaine finesse. "Black Mirror", le miroir sans tain, associé à des images d'écrans télévisés, nous renvoyant à la part de voyeurisme qui habite systématiquement l'acte de regarder des images filmées. Mais la finesse de la série semble s'arrêter au titre, car dès le premier épisode, c'est du matraquage sensationnaliste, des fois que pour certains il subsiste le moindre doute quant à la portée du titre. Et pourtant, la série offre plus que sa critique peu finaude. Mais n'allons pas trop vite!

Commençons par enfoncer les portes ouvertes et pinailler sur les détails, passage plus ou moins obligatoire, en particulier pour le premier épisode. Allons y gaiement!
Le conte du Premier Ministre et du Cochon est évidemment pas réaliste pour deux sous, pas de vérification ne serait-ce que d'empreinte digitale pour l'histoire du doigt, kidnapping à l'arrache, retournement de l'opinion public à l'emporte pièce...etc.
Le propos, le sous-texte, Mc Luhan mâtiné de Debord à la petite semaine, n'est pas bien finaud non plus. Pouvoir de l'image, tyrannie des médias, de l'opinion et compagnie, on a déjà donné.
Dans Dead Set déjà, on avait un fond analogue, avec au moins un peu d'humour.
Alors avec une telle intro, qu'est ce qui peut m'avoir poussé à mettre 7 à cette série ?
Tout simplement le malaise authentique que celle-ci soulève. C'est le même malaise que j'éprouvais en regardant les séries de l'excellent Ricky Gervais, cette capacité à mettre en scène le trouble viscéral, celui que l'on éprouve lorsqu'on voit quelqu'un dans une situation humiliante, cette gêne teintée de voyeurisme mal assumé.
Le premier épisode, clairement un épisode d'amorce de par son postulat choc, voire racoleur, n'essaie qu'en apparence de démonter les mécaniques du système en posant un propos de façon suffisamment claire pour qu'un gosse de 5 ans puisse le capter (Youtube+Twitter=mal). Si on met cette louable critique à l'emporte-pièce de la manipulation médiatique et métamédiatique de l'opinion (c'est à dire que l'internaute fait le travail tout seul, en participant au développement viral des images, tout en se les prenant malgré tout en pleine poire, en se laissant manipuler par elles, quand bien même il se les approprie) de coté, il reste l'horreur vécue, le malaise, le vrai, tout simplement. Et c'est déjà pas mal, en tout cas suffisamment pour qu'on pardonne en partie les grosse ficelles digne d'un mauvais maître de jeu de rôle utilisées

UBERSPOILER

("oui, il y a 10 minutes tout le monde était avec toi, mais une image médiatisée et 50000 tweets plus tard, on a eu le temps de sonder en 30 secondes toute l'Angleterre, et ils ont tous retourné leur veste, et nous, en plus, on tue ta famille si tu ne plies pas"
"mais... vous avez vérifié pour le doigt, c'est bien le sien ?"
"ah bah non, on n'a pas eu le temps, tu sais le sondage, tout ça..."
"mais faudrait vérifier, je veux dire, si c'est pas le sien, on peut le dire, on peut changer les choses, gagner du temps"
"non, vraiment, on a perdu du temps avec le sondage, c'est con, j'y avais pas pensé..."
"ah... Bon, ok...vous avez raison, on va baiser du cochon en direct dans le bénéfice du doute, c'est pas comme si c'était un hamster, il s'en remettra")


FIN D'UBERSPOILER

Pour le second épisode, par contre, pas d'accroche choc, juste une société à la croisée des chemins entre le libéralisme désincarné le plus crasse, la société du spectacle digne d'un cauchemar de Debord, et une adaptation détournée et bien pervertie de l'adage communiste (chacun taffe selon ses capacités, et vit selon ses besoins), et on se retrouve dans un espèce de Requiem for a Dream en plus soft, aussi désespéré, avec une trace de poésie.
Là par contre, la proximité entre la société dépeinte et la notre est un peu plus flippante, et paradoxalement un peu plus réaliste. Encore une fois, le propos est bourrin, mais la souffrance de l'innocence perdue touche plus que le commentaire à la société du spectacle, et le constat qu'ont fait des Bourdieu et des Chomsky il y a des dizaines d'années, à savoir que quand on va critiquer la société du spectacle et les médias à la télé, on est bizarrement pas plus crédible que ça...

Et enfin, le troisième épisode tape dans une autre thématique, la notion même de réalité vécu à travers les images. A contrario des deux autres épisodes, l'image est présenté comme le témoin impartial, la réalité froide, dégagée de la subjectivité vécue. Impitoyables, les souvenirs restitué en ultraHD permettent d'analyser le moindre subtexte, le moindre regard dévié, rire nerveux...etc. Mais le propos passe de Debord à Nietzsche, via une simple phrase d'abord, déjà citée dans une critique dithyrambique trouvée ici "Everything that isn't true is not necessarily a lie". Double négation un peu perverse, ambiguité morale, jugement des images crues en tant que réalité déviée, puisque décontextualisées. Mais la conclusion de cet épisode ne laisse aucun doute quant au propos du réalisateur (aucun des épisodes ne s'accorde le luxe de la finesse ou de l'ambiguité), et pose assez froidement la question du mensonge salvateur vs vérité destructrice. Et on rejoint finalement le propos du reste, l'interrogation sur la valeur de l'image, ce miroir noir, fissuré, qui, si fidèle soit-il, ne nous renvoie que par procuration à une réalité dénaturée par la distance et la médiation, qu'il s'agisse des images crues du reportage, des images remaniées des medias, ou des images enregistrées par nos propres rétines.

Personnellement, s'il faut taper dans de la critique de la société du spectacle et de l'image, je préfère piocher dans l'indigeste Debord, ou regarder Invasion à Los Angeles de Carpenter.
Mais outre son louable propos, cette série comporte tous les stigmates des séries anglaises, théatre de la cruauté, du comique de situation qui met mal à l'aise. Retirez l'humour à Ricky Gervais, et vous pourriez avoir du Black Mirror. Et ce malaise spécifique n'est pas si facile à communiquer que ça.

En conclusion, si le propos fait partie de mes centres d'intérêt, il sonne un peu creux ici, une flaque d'eau large et troublée qui se donne des airs de profondeur. Mais les émotions viscérales que la série communique, le malaise du quotidien, l'horreur du vécu, là est peut-être sa véritable force.

Et bon, il n'est jamais inutile de remettre le nez dans ce type de critique, pour peu qu'on oublie entre deux indignations sur une téléréalité particulièrement sordide.
Du coup, regarder cette série, c'est de l'ordre du win-win, avec un arrière goût de vomi en fin de bouche.

EDIT : au gré des saisons, on a à boire, à manger, à vomir. Inégale, cette série reste une antologie glaçante qui réussit ponctuellement, se vautre parfois, mais atteint à chaque fois, au moins le temps d'un épisode, le haut du panier. Donc oui, je continue à regarder la bête, toujours avec ce mélange d'angoisse et d'espoir, avec son lot de déception, et j'ai toujours droit à de la bourrinerie bas du front, mais aussi à des pics de pertinence et parfois de poésie qui font que j'y retourne toujours, à reculons, l'inquiétude chevillée au corps.
Et dans chaque saison, il y a au moins un épisode qui sort du lot, ce qui est déjà pas mal, non ?

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