Cinématographique... [Critique de "Boardwalk Empire" saison par saison]

Avis sur Boardwalk Empire

Avatar Eric Pokespagne
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Saison 1 :
A chaque fois que la Série TV a voulu "rencontrer" le cinéma hollywoodien sur son territoire, en augmentant et ses moyens matériels, et ses ambitions narratives, le résultat a été - pour l'instant - décevant. "Boardwalk Empire" changera-t-il la donne ? Pas sûr, malgré les cautions de Scorsese et Wahlberg : on a en effet l'impression d'assister à une resucée du "Parrain", avec plus de temps pour s'intéresser aux personnages et aux intrigues secondaires, ce qui est certainement l'objectif des producteurs ; on voit l'argent à l'écran (une pléiade de "vrais acteurs", et pas des moins bons, qui jouent "comme au cinéma", de nombreuses scènes de foule dans un décor luxueux, et pas mal d'images digitales pour recréer Atlantic City à l'époque de la Prohibition)... et après ? Eh bien pas grand chose : car "Boardwalk Empire" feuilletonne forcément mal, du fait de son scénario construit comme celui d'un long métrage, mais n'a pas non plus le "souffle" des grandes œuvres cinématographiques sur des thèmes similaires: il faut dire que, derrière "le Parrain", "Il Etait une fois en Amérique" ou même "les Incorruptibles", il faut assurer pour arriver au niveau ! Finalement, le charme de la première saison de "Boardwalk Empire", ce serait peut-être même au contraire sa relative langueur, ses creux plutôt que ses sommets, la manière très intéressante dont Buscemi, excellent, construit un personnage presque ordinaire derrière les clichés du chef mafieux : eh oui, c'est quand "Boardwalk Empire" prend le risque d'ennuyer son auditoire qu'il gagne en singularité. En tous cas, on regardera la saison 2 avec intérêt...

Saison 2 :
Après une première saison que l'on pouvait considérer comme "en demi-teinte", la seconde nous rassure sur l'avenir - artistique - de la création de Terence Winter. S'il y a toujours de notables baisses de tension dans la narration, et donc certains épisodes un peu moins passionnants, et si l'on sait maintenant que le manque de "souffle" épique de cette déclinaison télévisuelle du "Parrain" est endémique (depuis le pilote réalisé par le maître, il est clair que tout cela n'a rien de vraiment scorsesien...), les scénaristes font ici monter la tension et les enjeux avec succès : la rivalité nouvelle entre Nucky Thompson et son ex-protégé Jimmy Darmody redéfinit les rôles de chacun dans le microcosme mafieux d'Atlantic City (et des environs), et exacerbe les tensions jusqu'à une conclusion remarquable. L'excellence de l'interprétation, Buscemi et Pitt en tête (mais ce ne peut être une surprise pour personne que de voir ces deux excellents acteurs au cinéma briller ainsi dans une série qui leur donne plus de temps pour développer des personnages complexes et ambigus), la complexité des relations - torturées - entre les personnages (la palme revenant bien sûr à l'amour incestueux entre Darmody et sa mère diabolique), les explosions - rituelles dans le genre, bien entendu - de violence cruelle font de cette seconde saison de "Boardwalk Empire" une jolie réussite... Même s'il est désormais certain que la série n'atteindra jamais le niveau des chefs d'oeuvre incontestables du genre (disons les "Sopranos" et "The Wire") à cause de son respect prudent des conventions cinématographiques et, plus grave encore, à cause de l'absence de cette transcendance que l'on attend forcément des grandes séries.

Saison 3 :
Si l'on a émis naguère quelques réserves sur "Boardwalk Empire", en particulier sur son "complexe cinématographique" qui la fait loucher vers la "grande forme" du cinéma classique, souvent aux dépends de l'énergie et de l'addiction de la série TV "à la mode", cette troisième saison tendrait à prouver que le show runner et les scénaristes ont fait le bon choix pour différencier leur création du tout-venant. Alors que l'on craignait que la disparition du personnage interprété par Michael Pitt, et la mise à l'écart de Michael Shannon, relégué ici à l'arrière-plan, ne créent un vide béant dans la fiction, force est de constater que l'apparition de Gyp Rosetti (excellent Bobby Cannavale) en psychopathe certes classique mais bien senti, et la construction maligne des jeux politiques et manipulations auxquelles se livrent les personnages élèvent "Boardwalk Empire" d'un cran, en particulier grâce à sa partie finale - disons les 3 derniers épisodes - particulièrement impressionnante. Alors, oui, il y a bien toujours quelques "tunnels", en particulier tout ce qui touche à la femme de Nucky Thompson (Kelly MacDonald est bien à la peine avec un personnage aussi peu intéressant...) où l'on passe le temps en admirant les décors, la photo, la mise en scène, mais ce ne sont que quelques scories par rapport à une réussite désormais évidente. Du coup, on attend la suite avec beaucoup plus d'intérêt.

Saison 4 :
Nul ne doute que "Boardwalk Empire" aurait pu, ou aurait même du s'arrêter après le climax électrisant de sa troisième saison, grand moment de télévision (ou de cinéma à la télévision, si on veut...), qui avait également l'avantage de régler le sort de manière scénaristiquement "acceptable" de la majorité des personnages. Cette saison quatre, en demi-teinte, avec beaucoup de bonnes choses, mais également pas mal de moments creux, inutiles, vaguement ennuyeux, prouve qu'il n'a pas été évident pour les scénaristes de relancer l'action de "Boardwalk Empire". En cherchant bien, on pourrait dire que le thème central de cette saison 4 est la trahison, puisque chacun des personnages centraux va être victime à son tour d'une trahison particulièrement cruelle de la part d'un proche ou d'un être aimé. Cette thématique fait clairement basculer la série vers une tristesse qui est quelque chose de nouveau, et qui ajoute une sorte de consistance bien venue à des personnages qu'on pouvait quelque fois trouver un peu trop monochromes. Le fait de focaliser l'action sur les gangsters noirs est aussi originale, avec en plus l'introduction du personnage délicieusement haïssable du Dr Narcisse, interprété avec une délectation évidente par Jeffrey Wright, et permet d'explorer d'autres aspects de l'époque, sortant des évidences du "film de mafia" qui ont souvent été le boulet au pied de la série. La belle fin tragique confirme en outre la noirceur nouvelle de "Boardwalk Empire", puisque, pour la première fois, les plans machiavéliques du pragmatique et froid Nucky Thompson ne fonctionnent pas complètement en sa faveur. Le bilan de cette quatrième saison est donc encore positif, mais on a quand même hâte que la série se termine.

Saison 5 :
La prohibition touche à sa fin. Al Capone tombe pour évasion fiscale, Lucky Luciano devient "le parrain", donnant naissance à la mafia telle qu'on la connaîtra par la suite. Joe Kennedy grenouille autour de Bacardi et de Cuba... Voilà le contexte historique de cette ultime saison de "Boardwalk Empire", située en 1931... mais aussi bien des années avant, puisqu'en parallèle avec la fin de l'empire de Nucky Thompson à Atlantic City, on nous révèle enfin l'enfance et les débuts professionnels de Nucky, mais aussi les origines de l'histoire du Commodore et de Gillian Darmody, les deux temporalités s'avérant brillamment entrelacées, sans parler de l'excellente caractérisation qui est faite des personnages dans leur jeune âge. En 8 épisodes percutants, avec moins de longueurs que de coutume dans les saisons précédentes, Terence Winter et ses scénaristes soldent tous les comptes et nous proposent une conclusion à peu près satisfaisante à chaque arc narratif de la série, ce qui est finalement assez exceptionnel... Sauf malheureusement en ce qui concerne Nucky, les dernières minutes de la série bouclant d'une manière trop "scénarisée" son destin, en insistant grossièrement sur la punition "morale" d'un "crime" commis "à l'origine" dont il faudrait un jour payer le prix : c'est facile, et indigne de la complexité qui a toujours été de mise dans la série. On préférera donc plutôt se remémorer l'élégance et la finesse avec laquelle cette ultime saison a recréé la jeunesse de son héros, et a du coup réussi à mettre en perspective - et à ajouter de la profondeur à - nombre de situations vues précédemment. Un joli tour de force pour une série particulièrement bien écrite, interprétée et réalisée, que l'on abandonne finalement avec regrets.

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