La Promenade des Américains

Avis sur Boardwalk Empire

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Lancée en grandes pompes en 2010 et achevée dans l'indifférence quasi-générale en 2014, Boardwalk Empire aura sans aucun doute pâti de l'ombre de ses grandes sœurs pionnières de la série criminelle, Les Sopranos et The Wire, et peut-être même plus encore de celle que lui fit un an après sa sortie la nouvelle grosse production d'HBO, bientôt élevée au rang de phénomène : j'ai nommé Game of Thrones.

Est-ce à dire que seuls l'héritage et la concurrence des produits de sa propre chaine d'origine suffisent à expliquer ce qui apparait à la fois comme une mort lente et prématurée? Non pas, même si j'estime que cette série n'aura pas eu le succès qu'elle méritait, ni le nombre de saisons requis par son sujet et ses personnages pour pleinement atteindre leur potentiel. Essayons de décortiquer le pourquoi du comment.

Alors que les films (Le Parrain I et II, Il était une fois en Amérique, Les Affranchis…) et les séries (Les Incorruptibles, Les Sopranos et The Wire plus haut cités) traitant du crime organisé aux USA se déroulaient soit durant les dernières heures de la Prohibition soit longtemps après son abrogation, Boardwalk Empire choisit de retourner aux sources (sans mauvais jeu de mot) puisque le pilote s'ouvre le 1er janvier 1919, jour d'entrée en vigueur du fameux Volstead Act interdisant la vente d'alcool sur le territoire américain : une véritable aubaine pour la cité balnéaire d'Atlantic City dont le trésorier (et véritable homme fort) Nucky Thompson entend faire la plaque tournante du florissant marché clandestin qui s'annonce, ce qui passe par un accord avec les deux grands chefs mafieux de l'époque, le new-yorkais Arnold Rothstein et son homologue de Chicago, Johnny Torrio. Manque de chance, nos trois intéressés ont chacun sous leurs ordres des jeune loups aux dents longues, qui entendent bien se tailler eux-mêmes leur part du gâteau : Jimmy Darmody, fils adoptif (et fictif) de Nucky, et les apprentis-gangsters Lucky Luciano, Meyer Lansky et Al Capone, tous trois amenés à marquer l'histoire de la pègre américaine.

Ajoutez-y un agent du Trésor Public, le brutal et torturé Nelson Van Alden, déterminé à coincer Nucky ; une séduisante veuve irlandaise ; un frère jaloux de l'aura de notre trésorier au chapeau mou ; la famille dysfonctionnelle de Jimmy (père pédophile et ex-mentor de Nucky, mère incestueuse, épouse lesbienne et volage, ce sont de véritables Borgias du New Jersey !) et divers chefs mafieux et vous avez votre intrigue principale. Ça fait beaucoup, me dites-vous? Eh bien, pas quand votre producteur s'appelle Martin Scorcese (associé à Mark Wahlberg, pour l'anecdote) et qu'il excelle dans l'art des grosses productions avec une foison de personnages et de sous-intrigues. Pendant les trois premières saisons en tout cas, tout ce petit monde s'imbrique parfaitement les uns dans les autres, et c'est un régal de les suivre dans cet océan d'alcool, de sexe et de violence – comme un film de Scorsese, mais avec encore plus de temps pour développer les personnages et leur contexte.

Il faut dire que le travail de reconstitution est à l'avenant, l'Atlantic City de l'entre-deux-guerres offrant un cadre délicieusement kitsch et original à cette histoire de gangsters, genre habituellement cantonné aux ruelles sombres et aux gratte-ciels. Seule la promenade offrant son nom à la série a été construite, le reste étant en images de synthèse, mais ça n'en a pas moins énormément de gueule. Cela étant, l'intrigue n'est fort heureusement pas cantonnée à une seule unité de lieu, et Chicago, New-York et Boston font des apparitions régulières, et occasionnellement la Floride, l'Irlande ou encore Cuba. Mais l'ambiance ne passe pas que par la topographie : un énorme travail a été fait sur les costumes et la musique, faisant de Boardwalk Empire l'une des séries historiques les plus immersives qui soient, sans pour autant tomber dans le style trop guindé qui caractérise malheureusement nombre de productions en costumes. Les nombreux numéros de music-hall, très impressionnants, contribuent beaucoup à ce dynamisme.

Quant au casting, il est globalement excellent, même s'il n'a ni l'homogénéité ni la justesse de celui de Game of Thrones, par exemple. La moue permanente de Michael Pitt me court sur le système, mais il me faut reconnaitre que deux saisons durant il aura tiré le meilleur parti du personnage très complexe et tiraillé. Beaucoup ont râlé contre sa fin prématurée, mais je l'ai trouvée bien amenée et bien exécutée, même si le scénariste Terry Winter raconte probablement des cracks lorsqu'il prétend que sa mort était prévue dès la conception même de la série. Si l'on en croit certains témoignages, Pitt s'était mis à dos une bonne partie de l'équipe… quoiqu'il en soit, son absence n'a pas trop fait souffrir les saisons ultérieures, son rôle d'apprenti-parrain étant brillamment occupé par ses camarades Vincent Piazza, Anatol Yusef et Stephen Graham dans les rôles de Luciano, Lansky et Capone respectivement.

Mention particulièrement spéciale à Graham, malgré des débuts un peu poussifs à cause de son accent cockney difficile à masquer, ce qui fait tâche chez un Italo-Américain, vous en conviendrez ! Mais le départ de Pitt a vraiment permis à Graham de déployer toute l'étendue de son talent, lequel lui permet d'être crédible tant en psychopathe incontrôlable qu'en père de famille aimant. À la fois électrique dans son jeu lorsqu'il mitraille à tout-va ou tabasse des brutes faisant deux fois sa taille et extrêmement sensible lorsqu'il protège son fils sourd-muet, Graham livre à mes yeux la meilleure performance de la série.

Mais il n'est pas seul : mentionnons le toujours parfait Michael Shannon, qui aura fait briller de mille feux le parcours particulièrement complexe et erratique de l'agent Van Alden ; Jack Huston en Richard Harrow, vétéran défiguré par une balle allemande et reconverti en tueur à gages au grand cœur ; Michael Stuhlbarg en Arnold Rothstein, de loin le plus classe et le plus flegmatiques des grands noms de la pègre ; Michael K. Williams en Chalky White, leader de la communauté afro-américaine d'Atlantic City, autre truand romantique ; Bobby Cannavale et Jeffrey Wright en Gyp Rosetti et Valentin Narcisse, adversaires dans les saison 3 et 4 respectivement, l'un instable et ultra-violent à la manière d'un Joe Pesci, l'autre particulièrement froid et visqueux. Mais je pourrais en citer bien d'autres.

Malheureusement, j'ai bien peur que ce concert de louanges ne s'applique guère aux personnages féminins. Ce n'est pas nécessairement la faute des actrices dans leur ensemble, mais plutôt de ce qui leur est donné, Boardwalk Empire ne pouvant pas être taxé de féminisme. Que la grande majorité d'entre elles n'en aient que pour le pouvoir et l'argent ne les différencient pas en soi de leurs homologues masculins, et n'est pas illogique dans un milieu comme le leur ; non, ce qui pose vraiment problème, c'est qu'aucune ne soit ni assez intelligente ni assez scrupuleuse pour rivaliser avec un Nucky d'un côté et un Richard Harrow de l'autre, ce qui finit par toutes les transformer en victimes ! Veuve féministe devenue maitresse puis femme de Nucky, Margaret (Kelly McDonald) est probablement la seule à retomber sur ces deux pieds lorsqu'elle se libère de son mariage toxique… mais cela se fait aux dépens de son temps d'écran, puisqu'elle disparait quasiment dans les deux dernières saisons, remplacée par une Patricia Arquette qui se fait tuer au moment où elle devient vraiment intéressante ! Gilian Darmody (Gretchen Mol), maquerelle et mère de Jimmy, est le personnage le plus tortueux et le plus pathétique de la série, avant de finir celle-ci en camisole de force !! Même son exact opposé, la très vertueuse Julia Sagorsky, voit son travail anéanti lorsque son protégé Tommy Darmody gâche sa vie en prenant celle de Nucky… mais à bien y regarder de plus près, c'est un défaut applicable à la grande majorité des œuvres de Scorsese, ce qui est vraiment dommage étant la qualité du reste de son travail sur cette série et sur chacun de ses films.

Mais au fait, il ne vous aura pas échappé que j'ai jusqu'à présent énuméré les personnages secondaires… alors quid du personnage principal ? Eh bien, il y a malheureusement une raison pour laquelle je mentionne Nucky après Capone, Van Alden et compagnie… ce n'est pas que Steve Buscemi, que j'adore, n'est pas à sa place dans ce rôle au demeurant fascinant, loin de là. J'ai plutôt le sentiment que comme ses homologues féminins, le pauvre Steve n'a pas été gâté par les scénaristes. Comme si, après avoir été dans le mur avec la storyline de Jimmy en S2 et s'être débarrassés de Margaret en fin de S3, Winter et Van Patten s'étaient rendus compte qu'il n'y avait plus grand-chose de nouveau à faire avec ce pauvre Nucky, déjà supplanté dans le cœur de nombreux fans par des personnages supposés secondaires, mais avec guère moins de temps d'écran que lui lors des deux dernières saisons.

C'est bien là tout le problème de Boardwalk Empire : ne pas savoir ou pouvoir se raccrocher à son anti-héros principal à la manière de Breaking Bad, de Dexter ou des Sopranos, et s'en remettre du coup à ses personnages secondaires, certes excellents mais, précisément, secondaires. Devenu apparent en cours de saison 3, ce problème est devenu prépondérant au cours d'une saison 4 plus préoccupée par ses sous-intrigues, certaines réussies (la montée en puissance de Capone à Chicago), d'autres beaucoup moins (les amourettes de Chalky et celles du neveu de Nucky).

Raccourcie à huit malheureux épisodes (une autre fâcheuse manie d'HBO…), la dernière saison aura malheureusement fait plus de mal que de bien à l'héritage de la série. Un bond de presque dix ans dans le temps prive déjà le spectateur de deux évènements majeurs de l'histoire du crime organisé : l'assassinat du chouchou des fans Arnold Rothstein et le massacre de la St-Valentin perpétré par Capone. Ensuite, sa durée plus condensée l'oblige à survoler l'implantation de la mafia à Cuba, les liens avec la famille Kennedy, la chute de Capone et l'ascension du duo Luciano/Lansky, ainsi qu'à expédier les morts d'autres personnages populaires tels que Van Alden, Chalky ou Mickey Doyle. Amorcée durant la saison 4, l'infiltration des activistes noirs par le tout jeune FBI de John Edgar Hoover est quant à lui totalement délaissé, ce qui est franchement décevant tant ce sujet était passionnant et original. Les flashbacks sur la jeunesse de Nucky sont certes bienvenus, mais c'est trop peu, trop tard.

Boardwalk Empire rejoint donc la (trop) grande famille des séries à la fin bâclée. C'est d'autant plus dommageable que contrairement aux Sopranos ou à Lost, elle n'aura jamais vraiment eu le temps de marquer les esprits avant de disparaitre par la porte de derrière. Dieu sait si elle avait pourtant beaucoup à offrir ! Elle aurait pu constituer le chainon manquant entre There Will Be Blood et Citizen Kane d'un côté, Le Parrain et Il était une fois en Amérique de l'autre : ou comment le crime quitta les rangs de la politique et de l'establishment pour se mettre en marge, se faisant plus inattaquable et insidieux. Mais on ne va pas bouder son plaisir pour autant, Boardwalk Empire a énormément à nous offrir, comme toujours avec Scorsese ; l'opulence n'est pas un problème avec lui !

Oh, et pour finir : cette série a une saveur particulière lorsqu'on la déguste avec un bon scotch…

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