Long Live The Meth King

Avis sur Breaking Bad

Avatar Quentin Rybczak
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A l'instar d'un amour fou, il est parfois difficile d'expliquer rationnellement pourquoi telle œuvre fonctionne mieux sur nous qu'une autre. Des séries bien écrites, bien jouées et bien réalisées, il en existe un petit tas. Mais alors, pourquoi celle-ci ? Qu'est-ce qui fonctionne donc si bien avec Breaking Bad ? Peut-être que comme une formule chimique, il existe une certaine combinaison d'ingrédients qui, assemblés à bon dosage et dans le bon ordre, produisent cet effet.

La manière la plus simple de décrire Breaking Bad dans son ensemble serait de dire qu'il s'agit d'une série parlant de la transformation. Bien entendu, dans n'importe quelle série, à partir du moment où l'on suit un même personnage sur plusieurs saisons, ce dernier subira forcément des changements, mineurs ou majeurs. Mais mieux que cela ; Breaking Bad fait du changement son moteur principal, son essence première, sa raison d'être.
Aucun personnage de la série (ou alors très peu) ne va rester sur la même gamme entre sa première et sa dernière apparition. Transformations physiques, mentales, morales, financières, tout y est ; la plus évidente, connue et regroupant tout les domaines cités précédemment étant bien entendu celle du protagoniste principal, Walter White, passant de prof de chimie au lycée un peu coincé en véritable baron de la meth à échelle mondiale. La transformation progressive de Walter White en Heisenberg, son alter-ego criminel.

Dans Breaking Bad la transformation s'effectue donc au niveau des personnages, mais également au niveau de l'aspect visuel. En effet, plus on avance dans les saisons et plus la série accentue sa patte artistique ; les longs face à face ponctués de silences typés "western" dans le désert du Nouveau-Mexique sont monnaie courante, tout comme les time-laps sur fond du paysage d'Albuquerque et les "cooking montage" (c'est comme un "training montage" mais avec des personnages qui cuisinent de la meth.)
A ces petits gimmicks visuels viennent s'ajouter la musique. Que ce soit la musique originale composée par Dave Porter, souvent grisante, hypnotique, voir totalement hantée, ou les chansons préexistantes choisies pour la série, la musique dans Breaking Bad est toujours parfaitement placée et dosée. Comment ne pas penser à la dernière scène de l'épisode Over, dans la saison 2, où la chanson DLZ de TV On The Radio fait basiquement 75% de la scène, ou même à la scène finale de la série, parfaitement agrémentée du sublime Baby Blue.

Si Breaking Bad est assurément une série voulant se rapprocher d'une certaine réalité (en montrant par exemple les ravages causés par différentes drogues, dont celle fabriquée par Walt, ou encore

en faisant que la rééducation de Hank après ses blessures par balles dans One Minute soit éprouvante et longue (basiquement plus d'une saison) quand d'autres séries auraient peut-être pris la liberté de faire sortir un peu plus tôt du lit ce personnage crucial de l'intrigue),

elle se veut également, dans le même temps, assez "stylisée".
En effet, bien que peu réaliste (physiologiquement parlant), ce qui rend si mémorable la scène de

la mort de Gus

et en fait un grand moment de la série, c'est que l'on dirait presque une scène tout droit sortie d'une planche de comics. De même, on pourrait également parler de l'aspect très "cartoon" de toute la famille Salamanca ; la sonnette d'Hector, l'exubérance de Tuco ou encore le mimétisme et la synchronisation des Cousins. Que ce soit pour des raisons visuelles, dramatiques ou humoristiques, la série abandonne donc parfois son aspect "réaliste" mais, encore une fois, en le dosant parfaitement pour éviter le "too much" et plutôt en faire sa touche unique d'originalité.

Mais tout cela ne suffit pas encore à montrer à quel point cette série est maîtrisée de A à Z et il est impossible d'aborder Breaking Bad sans parler de son écriture. Encore plus quand on revient rétrospectivement dessus, on remarque vite que l'écriture est incroyablement fine, lisse et détaillée. Si une chose est sûre, c'est que Vince Gilligan aime énormément son univers et ses personnages et qu'il tient par dessus tout à leur cohérence. Au final, une des grande force de la série est que la vue d'ensemble de ses 5 saisons est extrêmement plaisante, tant ses 62 épisodes s'imbriquent parfaitement.

Une des questions que tout spectateur peut finir par se poser en regardant la série est ; comment puis-je encore aimer Walter White ? Comment continuer à avoir de l'empathie pour cet homme mentant, tuant, manipulant, à l'égo surdimensionné et succombant à une lente addiction au pouvoir et au contrôle absolu ? La réponse est que cette série à le pouvoir d'aller au-delà du principe de moralité, car elle s'intéresse tout autant aux actions qu'aux événements menant à ces actions, ainsi qu'à la progression de l'état d'esprit des personnages. Mais elle les remet malgré tout constamment en question. Par exemple, si il devient particulièrement difficile d'éprouver de l'empathie ou même de comprendre le comportement et les actions de Walt lorsqu'il devient "roi à la place du roi" dans la première partie de la saison 5 (et qu'il passe presque du "simple" anti-héros au total bad-guy), on revient totalement de son côté quand arrive sa déchéance et l'écroulement de sa vie dans les derniers épisodes. Simplement car on connaît son cheminement et que malgré ses mauvaises actions, le spectateur sait qu'il n'est pas un homme mauvais (ou en tout cas n'en était pas un.) C'est là aussi qu'entre en jeu la force du média qu'est la série, et qui a ce fameux pouvoir d'accompagnement. L'histoire de Walter White aurait-elle pu être racontée au cinéma en 2h ? Non, ou en tout cas pas de la manière dont elle l'a été ici, avec toute sa complexité et son ambiguïté morale.

Une autre chose primordiale dans la série est l'opposition entre Walter et Jesse, le deuxième étant le pôle opposé du premier. Jesse a, en quelque sorte, la progression inverse de celle de Walt. Si, par la force des choses, cela leur à permis d'être du même côté vers le milieu de leur aventure, ils sont, à des degrés et des manières totalement différents, en opposition au début et à la fin de l'histoire. Car Jesse, au départ petit dealer, ne sera pas en mesure de suivre l'ascension dangereuse de Walt, vivra de moins en moins bien sa descente aux enfers dans cet univers et finira par profondément regretter ses choix (la torture finale par le groupe néo-nazi peut même être interprétée comme étant une sorte de purgatoire, voire de rédemption, pour le personnage.) Là encore, l'écriture est brillante. Car si on ne peux vraiment se réjouir lorsque

Jesse s'allie à Hank pour coincer Walt,

on peux cependant parfaitement comprendre l'état d'esprit du personnage, ses motivations et on ne peux donc pas non plus lui en vouloir. L'important est qu'aux yeux du spectateur, personne ne peux avoir réellement raison, ni réellement tord. Et bien entendu, pour interpréter des personnages aussi délicat, il fallait que le casting soit parfait, et c'est le cas. Bryan Cranston est tout bonnement époustouflant et on a du mal à imaginer un autre acteur pouvant interpréter aussi bien toutes les facettes de Walt. Et que dire de son alchimie avec Aaron Paul, qui lui aussi a su rendre Jesse infiniment attachant et laisser dans les mémoires de grands moments d'acting (comme son monologue dans l'épisode Problem Dog de la saison 4 ou encore dans basiquement tout l'épisode Rabid Dog de la saison 5.)

Walt et Jesse sont bien évidemment au cœur de toute cette réflexion sur la moralité mais en réalité chaque personnage y est exposé. Hank et ses obsessions, Marie et sa kleptomanie, ou encore Skyler, autre personnage extrêmement intéressant. D'abord totalement dégoûtée par les activités criminelles de son mari, elle finira elle aussi par se faire "corrompre" et participer au blanchiment de son argent, avant de finir totalement écrasée par son égo et sa soif de pouvoir.
Finalement, Breaking Bad est une sorte d'anti thèse du manichéen, remettant constamment en question les motivations et les actions de ses personnages jamais blanc, jamais noir mais toujours en différentes teintes de gris plus ou moins foncées.

Breaking Bad est un monument. Un monument immense qu'il est possible de visiter de nombreuses fois sans jamais s'en lasser, soit parce qu'on y découvre de nouveaux détails, soit parce qu'on se laisse porter par sa grandeur et sa majesté.

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