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Chernobyl par Christine Deschamps

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Je ne peux guère prétendre y entendre quoi que ce soit à la fission nucléaire et, comme pas mal de gens, je présume, je suis bien contente d'avoir de l'électricité en quantité tout en étant consensuellement "contre le nucléaire". Comme ça, parce que je serais bien incapable d'argumenter de façon convaincante en m'appuyant sur des faits scientifiques. Et ça n'est pas la moindre qualité de cette mini-série que de permettre de mieux comprendre dans quelle mesure l'épouvante spontanée causée par nos apprentis sorciers de labos et de gouvernements est parfaitement fondée... Tout d'abord, c'est l'impression d'amateurisme dans la salle de contrôle de la centrale russe qui frappe : un type trop jeune, des techniciens dépassés, dans des déguisements en plastoque grotesques, des voyants façon cockpit du Millenium Condor première époque (gros boutons carrés, affichage de gros chiffres en bâtonnets jaunes...), un supérieur hiérarchique mal cuit, caricaturalement imbu de son petit pouvoir, un monstre mythologique tapi au fond de son cercueil de métal... tout semble en place pour un dérapage historique. L'impression tenace qu'on a voulu jouer avec le rasoir de Papa dix ans avant d'avoir le moindre poil de barbe, en somme. Dès les premières minutes de la série, le cœur du réacteur explose, préambule indispensable aux milliers de drames humains qui vont se nouer dans les heures qui vont suivre et aux 24.000 ans de radioactivité promis par la seule personne qui semble vraiment s'y connaître dans le premier épisode, un type dont on connaît aussi dès le début le funeste destin. On sait d'emblée qu'on ne va pas se marrer beaucoup. Et, de fait, ce premier épisode est l'un des plus anxiogènes qu'il m'ait été donné de voir. Un inconfort d'autant plus grand qu'on se souvient tous (pour ceux qui étaient nés) de l'émoi provoqué dans les médias par cet accident nucléaire majeur, le premier du genre, qui a précipité la chute de l'Union Soviétique et instillé un doute durable entre les Français et leurs autorités sanitaires. Depuis, le divorce a été largement consommé, mais à l'époque, on découvrait ébahis la malhonnêteté et l'amateurisme de nos instances politiques, à peu près à la hauteur de l'incurie soviétique. Sur ce point, la série met le paquet : la hiérarchie insupportable de la société russe, son hypocrisie, son intransigeance, le dévoiement de l'idéal révolutionnaire, la tyrannie des marchands de chaussures montés en grade, l'anti-intellectualisme, l'égalitarisme dans la laideur, l'indigence intellectuelle des cadres politiques, leur mauvaise foi, la résignation des populations, l'orgueil voire la mythomanie nationale, et j'en passe, sont autant de thèmes amplement développés dont on comprend qu'ils aient profondément vexé les russes actuels. J'attends d'ailleurs impatiemment leur version filmée du drame. Auront-ils la finesse de cueillir les américains sur le même terrain, avec d'aussi bons acteurs et un scénario aussi imparable ? En tout cas, ils s'attaqueront à un monument culturel, car ces 5 épisodes ne comportent guère de défauts et l'accueil chaleureux du public et de la critique est amplement mérité. Au-delà de la caricature éventuelle de l'Union Soviétique (qui méritait certainement qu'on la tance vertement), reste l'angoisse qui n'a pas fini de me tarauder, déjà que je n'étais pas d'un naturel très confiant en matière de gouvernance nationale : saura-t-on un jour faire preuve de suffisamment d'humilité pour savoir arrêter de jouer avec des forces qui nous dépassent ? Rien de ce qu'on peut observer dans le monde réel n'est franchement rassurant, et cette plongée angoissante dans un bain radioactif n'est certainement pas faite pour rassurer...

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